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Carnet fourre-tout d'une autrice théâtreuse

MILENA (extrait)

MILENA. — Et après ?

LE PÈRE. — Et après on va se coucher.

MILENA. — Mais l’histoire ?

LE PÈRE. — L’histoire est finie.

MILENA. — Mais la suite.

LE PÈRE. — Il n’y a pas de suite. L’histoire est finie.

MILENA. — S’il te plaît.

LE PÈRE. — L’histoire est finie, ma chérie. Tu essaies juste de gagner du temps. On avait dit une histoire.

MILENA. — Je ne veux pas une deuxième histoire. Je veux la suite de l’histoire. Ce qui se passe après.

LE PÈRE. — Après qu’ils ont vécu heureux avec beaucoup d’enfants ?

MILENA. — Oui.

LA MÈRE. — Je t’avais dit que quatre ans c’était encore un peu tôt pour l’ironie et le sarcasme.

LE PÈRE. — Il ne se passe rien après. Ils vivent heureux et c’est tout. (À la mère) Justement, il faut battre le fer pendant qu’il est tôt.

MILENA. — Pour toujours ?

LE PÈRE. — Pour tou — tu vois qu’elle maîtrise très bien le sarcasme. Non pas pour toujours. Au bout d’un moment ils finissent par mourir. Tu te souviens ? On a déjà parlé de ça.

MILENA. — Comme Blanchette.

LE PÈRE. — Voilà. Comme Blanchette.

MILENA. — Et leur beaucoup d’enfants ils sont tristes ?

LE PÈRE. — Ils sont sûrement tristes. Parce qu’ils les aimaient beaucoup.

MILENA. — Alors ils sont pas tellement heureux.

LA MÈRE. — Bim.

LE PÈRE. — C’est plus compliqué que /

LA MÈRE. — Elle a quand même réussi à nous entraîner dans une discussion sur la mort alors qu’elle devrait dormir depuis vingt minutes.

J’admire.

LE PÈRE. — Oui, bravo ma chérie, tu nous as bien attrapés. Maintenant il faut dormir.

MILENA. — Vous aussi ?

LE PÈRE. — Oui nous aussi. On est très fatigués.

MILENA. — Vous aussi vous allez mourir ?

LE PÈRE. — Pas cette nuit.

LA MÈRE. — Enfin on va essayer.

LE PÈRE. — Arrête.

LA MÈRE. — C’est le dernier bisou, d’accord ?

LE PÈRE. — Jusqu’à demain.

LA MÈRE. — Bonne nuit ma grande. Je laisse la porte entrouverte.

Sortie des parents. Noir incomplet. Chuchotements.

MILENA. — Papaaaaaaa !

Un temps.

LE PÈRE. — Oui ?

MILENA. — Viens voir.

Un temps.

LE PÈRE. — (chuchoté) C’était déjà moi la dernière fois.

LA MÈRE. — (chuchoté) C’est toi qu’elle a appelé.

LE PÈRE. — (chuchoté) La prochaine fois c’est toi.

MILENA. — Papaaaaaaaaaaa !

LE PÈRE. — Oui ma chérie ?

MILENA. — Il y a quelque chose sous mon lit.

LE PÈRE. — Ma douce, tu as fait un cauchemar ?

MILENA. — J’ai pas dormi. Il y a quelque chose sous mon lit.

LE PÈRE. — Ma grande, il n’y a rien sous ton lit.

MILENA. — Il y a quelque chose sous mon lit.

LA MÈRE. — Ma chérie, les monstres n’existent pas. Ils sont seulement dans ta tête.

MILENA. — Les monstres ?

LA MÈRE. — Ils sont dans ton / imagination.

MILENA. — Il y a un monstre sous mon lit ? Comment tu sais que c’est un monstre ?

LE PÈRE. — J’avais la situation bien en main.

LA MÈRE. — J’ai vu ça. Tu étais à deux doigts de vérifier.

LE PÈRE. — Et quoi, si ça peut /

LA MÈRE. — Tu sais très bien qu’il ne faut jamais vérifier. Ça donne l’impression qu’il est possible qu’il y ait effectivement / quelque chose…

LE PÈRE. — Il vaut mieux lui donner l’impression qu’on ne la croit pas / et qu’elle ne peut pas compter sur…

LA MÈRE. — Et ça y est, ça va être moi la méchante. C’est facile de / toujours…

MILENA. — / Maman ?

LE PÈRE. — Oui, c’est facile ! Pourquoi est-ce que tout devrait toujours être difficile !

MILENA. — Maman ! Je crois qu’il y a quelque chose dans mon lit !

LA MÈRE. — Voilà, maintenant c’est dans son lit.

LE PÈRE. — Si ça se trouve, il y a une araignée.

LA MÈRE. — Peut-être même une tarentule ou un boa constrictor.

LE PÈRE. — Ne dis pas / ça.

LA MÈRE. — Ma grande, il n’y a rien dans ton lit.

MILENA. — J’ai rien dit. C’est pas moi.

LA MÈRE. — Il n’y a rien dans ton lit, d’accord ? Regarde.

LE PÈRE. — Je croyais qu’il ne fallait pas vérifier ?

LA MÈRE. — Je croyais qu’il y avait une araignée ?

MILENA. — Maman ? Je crois qu’il y a quelque chose dans mon lit.

LA MÈRE. — Je viens de te dire, tu as bien vu /

MILENA. — Papa ! Il y a quelque chose sous mon lit !

LA MÈRE. — D’accord, c’est une blague ? Vous avez manigancé ça tout les deux ! Bravo, bien joué, désolée d’être terre-à-terre mais bravo, vous avez réussi à me faire douter. (Elle sort.)

LE PÈRE. — Mais qu’est-ce que tu vas t’imaginer. Tu crois que je n’ai que ça à faire à cette heure-ci, qu’est-ce que tu crois, moi aussi ça me — (Il sort. Off) Elle a quatre ans, c’est normal, ça fait partie du processus de /

LA MÈRE. — (off) Elle teste nos limite, comment veux-tu qu’elle les intègre si tu lui passes / tout.

LE PÈRE. — Je ne lui passe pas tout. Bon, moi je vais me / coucher.

LA MÈRE. — C’est ça, va te coucher.

LE PÈRE. — Ne me dis pas ce que je dois faire.

MILENA — Papa ?

MILENA sort de sous le lit. Les deux MILENA se regardent en silence.

MILENA. — Papa, maman. Il y a quelque chose dans mon lit.

Les deux MILENA s’observent de près, reculent, se reniflent, se tournent autour. On ne sait plus laquelle est laquelle.

MYLÈNE. — C’est depuis ce jour que je ne m’appelle plus Milena.

Seulement Mylène. Et toi on t’a appelée Léna avec la fin de mon nom.

LÉNA. — N’importe quoi.

MYLÈNE. — Tu as oublié ?

LÉNA. — Bien sûr que non. C’était moi Milena. Je m’en souviens très bien.

MYLÈNE. — Non. C’est toi qui étais sous le lit.

LÉNA. — Ça prouve rien.

MYLÈNE. — Bien sûr que si. C’était moi Milena. Et toi tu étais sous mon lit.

LÉNA. — C’était moi Milena. C’est toi qui m’as volé le début de mon prénom.

MYLÈNE. — Non c’est toi. C’est à cause de toi qu’on m’appelle la vilaine fermière.

LÉNA. — « Je, je ! »

MYLÈNE. — Quand c’est pas /

LÉNA. — « Suis libertine-euh ! »

MYLÈNE. — Arrête ! T’as pas le / droit

LÉNA. — « Je ! Suis une… »

MYLÈNE. — Papa !

LÉNA. — J’ai rien dit !

MYLÈNE. — Léna elle m’a traitée de catin !

LÉNA. — C’est même pas vrai je l’ai pas dit.

MYLÈNE. — Tu l’as presque failli.

LÉNA. — Je l’ai pas dit.

MYLÈNE. — Tu as dit libertine.

LÉNA. — C’est pas pareil.

MYLÈNE. — Tu sais même pas ce que ça veut / dire.

LÉNA. — Si, je / sais.

MYLÈNE. — Tu sais / pas.

LÉNA. — Si, je /sais.

MYLÈNE. — Non / tu sais pas.

LÉNA. — C’est toi qui sais pas.

MYLÈNE. — Si, je sais. C’est toi qui sais pas.

LÉNA. — Ça veut dire libre.

MYLÈNE. — Tu vois : tu sais pas.

LÉNA. — Maman hein que libertine ça veut dire libre ?

MYLÈNE. — Si ça voulait dire libre on dirait libre.

LÉNA. — C’est un synonyme !

MYLÈNE. — Tu sais même pas ce que c’est un synonyme.

LÉNA. — Si, je sais. C’est toi qui sais pas.

MYLÈNE. — Papa hein qu’une libertine c’est pas libre ?

LE PÈRE. — (off) Ça suffit. Les libertines je ne sais pas, mais vous, vous allez vous coucher.

MYLÈNE. — Tu vois, ça veut dire que j’ai raison.

LE PÈRE. — (off) Brosser les dents, pipi, au lit.

LÉNA. — Non. Ça veut dire que j’ai raison.

LE PÈRE. — (off) Les filles ! Qu’est-ce que j’ai dit ?

MYLÈNE. — On n’est pas les filles. Moi je suis Mylène et elle c’est Léna.

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Ballade des Meufs du temps présent

[À chanter sur l’air de la Ballade des Dames du temps jadis]

Dissidentes de tous pays
Héroïnes de tous horizons
Révoltées contre l’infamie
Résistantes à l’oppression
On vous a appelées sorcières
Quand vous viviez à votre guise
Loin des injonctions populaires
Auxquelles vous restiez insoumises
Loin des injonctions populaires
Auxquelles vous restiez insoumises

On a cherché à vous faire taire
Mais nous vous avons entendues
Nous sommes vos héritières
De nous vous n’serez pas déçues
Quand toutes les meufs de la Terre
Se révolteront en même temps
Les misogynes f’ront moins les fiers
Sans les jupes de leur maman
Les misogynes f’ront moins les fiers
Sans les jupes de leur maman

Levons-nous, et avec courage
Conquérons notre liberté
Les rageux vont avoir la rage
Et nous, on va bien s’amuser
Entre sœurs soyons solidaires
Et si les hommes sont pas contents
Ils finiront cis pieds sous terre
Ils font chier depuis trop longtemps
Ils finiront cis pieds sous terre
Ils font chier depuis trop longtemps

Chanson écrite lors de l’atelier d’écriture de l’événement Sheroes, à plusieurs mains avec Camille Bodin, Edgar Marteau, Chloé Bégou, Daria Ivanova, Chloé Vos et moi-même

Quartette internet à Lyon

Ma pièce courte Quartette internet sera interprétée samedi 24 septembre par les élèves du lycée Belmont à Lyon, avec les textes de mes camarades de plume Lucie Vérot, Xi Liu, Mathilde Soulheban, Pablo Jakob et Nicolas Barry.

Deux déambulations dans le quartier de la Guillotière, départ à 13h45 et 14h30 du lycée 41 rue Pasteur, puis intégrale à 20h30 au lycée.

27

Il y a encore quelques années les tarifs jeunes s’arrêtaient à 25 ans
Et les rockstars mouraient à 27 ans.
Aujourd’hui, on est jeune jusqu’à 28 ans
Parfois même 30.
Et les stars décèdent à 69 ans.
Alors notre peau reste jeune le plus longtemps possible
Mais tout de même, il faut grandir, ne pas s’attarder dans l’adolescence, ne pas être des gamins
Parce que les gamins sont naïfs, et il ne faut pas être naïf.
Il faut survivre.
Et puis les jeunes d’aujourd’hui ne savent pas ce que c’est le rock. Le vrai.
Celui qui vit si vite qu’il en meurt jeune.
Il m’arrive de me sentir hyper adulte.
Je règle un problème, je prends une initiative, je remplis de la paperasse, je cesse de fuir, je frappe au lieu de faire semblant de dormir, je parle à quelqu’un, je retrouve mon chemin.
Et je me sens hyper adulte.
C’est sûrement la preuve que je ne suis pas une adulte.
Le serais-je si les nuits blanches avaient perdu de leur superbe
Et les verres de vin leur goût d’interdit ?
Le serais-je si marcher dans la rue n’était plus une aventure ?
Si je l’étais, comprendrais-je enfin la langue ou comme tout le monde ferais-je semblant ?
Croyez-le
Les jeunes de nos jours écoutent toujours
Jim Morrison, Jimi Hendrix, Janis Joplin
Cobain et les échos de leur voix morte qui reste vivante
La voix de la jeunesse éternelle
Celle qui meurt à 27 ans.

Aujourd’hui j’ai 27 ans.
Est-ce que ma jeunesse doit mourir ?

Ma muse, mon museau

Viens regarder le vol des grands corbeaux

Sans parler

S’il te plaît

Reste à mes côtés pour dessiner

une autre femme qui pourrait être moi

Si tu veux t’en aller

Laisse-moi encore une fois

marcher dans tes pas

Et si nos os se changent en bois

qu’on en fasse un feu de joie

Brûle à mes côtés au soleil de minuit

ou partons sillonner en train la Sibérie

S’en aller

Sans parler

esquisser des hypothèses

qui peut-être seront vraies

ouvrir notre parenthèse

ne la refermer jamais

Profitons d’une éclipse

et de notre propre apocalypse

pour inventer un nouvel avenir

Ils peuvent bien tout bombarder

Ils peuvent tout salir

Il y aura toujours des arbres auxquels s’attacher

des fleurs à ne pas cueillir

des rêves à enfanter, des familles à construire

Alors viens

Vivons sans rien de notre glèbe et de nos rires

Couchons-nous dans les herbes

Sans les flétrir et rappelle-toi

quand je passais devant toi

Tu aimais déjà mon espèce d’aura

Je n’étais pas encore là que tu m’aimais déjà

que nous faisions les quatre cents coups et l’amour à vingt ans

et que je rêvais au monde où faire pousser nos enfants

Alors si tes plaies suppurent, laisse-moi baiser tes blessures

Et puis viens

Partons où tu voudras

ermites dans la lande ou citadins de villes hallucinantes

bergères des villes ou touristes du monde

Ou reste là

Je reviendrai toujours vers toi

dans les bras des gamins nourris de soleil et de vent

Ou bien seule à genoux sur un traîneau tiré par des chats

des forêts norvégiennes

Alors viens

Viens

Et ne lâche pas ma main

quand tu viendras respirer le monde d’oxygène

qui se niche entre mes seins

Souffle

Lumière de matin incolore.

Comme un coassement :

Tu es déjà levée ?

Toussotement.

Tu es déjà levée ?

Ton oreiller est déjà frais. Je pourrais te le piquer pour y repiquer du nez. Mais toi déjà levée, pas normal. On pourrait presque s’en inquiéter.

Tu prends ta douche ? Tu prends ta douche et tu ne m’entends pas te parler.

Mais je n’entends pas la douche.

Tu prépares le petit-déjeuner ? Je ne sens pas le pain grillé ni n’entends la cafetière gargouiller. Et tu m’entendrais si tu étais dans la cuisine.
Tu fais pipi ? Mais tu m’entendrais des toilettes. Notre appartement n’est pas si grand.

Tu es sortie acheter des croissants !

Mais non. Il pleut. Dommage. Mais si. Il faisait beau quand tu t’es réveillée, un rayon de soleil qui t’a chatouillé les paupières, et alors, ou bien tu as eu une de tes insomnies, la nuit entière passée à scribouiller des notes sur tes portées, et alors quand le soleil s’est déjà levé, tu n’as pas voulu te coucher, tu as préféré me réveiller avec l’odeur des croissants frais. Et peut-être qu’en passant devant une terrasse de café tu as voulu t’y poser un peu fatiguée. Et puis la pluie. C’est ça voilà c’est ça. Alors la pluie a tout gâché.

Décroche, s’il te plaît. Je sais bien que tu n’es pas là, sinon je ne t’appellerais pas.

Avec ton premier café, ou peut-être un thé, pour changer, tu fumes cigarette et puis cigarette, tu te fabriques une voix à la Jeanne Moreau, tu fumes en rêvassant, en regardant la pluie goutter de l’auvent de la terrasse, de l’auvent ou du hauvent ? De l’auvent, et le rythme des gouttes t’inspire une chanson, alors tu l’écris, plongée dans tes pensées tu n’entends pas mes appels, ou le bruit de la rue les couvre, tu n’entends pas tous mes appels, ou tu t’en fous.

Tu t’en fous de moi, sinon tu aurais laissé un mot.

Mais tu pensais rentrer avant mon réveil, et maintenant que la surprise est gâchée par la pluie, tu préfères manger les croissants toute seule en terrasse, en écrivant une chanson, ou en fumant et en rêvassant. Peut-être en rêvassant à moi. Peut-être que tu rêvasses tellement de moi que tu n’entends pas mes appels. Ce serait drôle. C’est comme ça la vie. On s’est suicidé pour moins que ça. Roméo et Juliette.

Décroche, putain. Décroche, je t’en prie. Pyrame et Thisbé. Je déconne, je ne vais pas me suicider. Peut-être que tu m’as laissé un mot, si ça se trouve. À un endroit stratégique. Il va tomber du pot de café quand je voudrai me réveiller. Ou alors scotché au couvercle des toilettes quand je voudrai pisser. Ce serait drôle. Ce serait bien de toi. Non, dommage. Sur le miroir de la salle de bain, au rouge à lèvres. Non, ça c’est pas toi. Dans la douche. Dans la poche de ma veste. Dans la poche de mon pantalon. Dans mes chaussures. Dans le tiroir à sous-vêtements, au milieu des culottes. Dommage. Dans l’évier. Dans la poubelle. Sur ton bureau, bien sûr, la lettre volée, au milieu de tes partoches. Non. Dommage.

Putain, décroche ! Décroche, putain.

Je vais finir par m’inquiéter. Tes affaires sont toujours là. Enfin, je ne sais pas si elles y sont toutes. Peut-être que tu as fait un tout petit bagage, pour t’enfuir discrètement. Mais fuir quoi ? On ne s’est pas disputées. Peut-être que tu t’ennuyais. Tu as encore fait une insomnie. Tu as passé la nuit à errer dans l’appartement. En fumant tu m’as regardée endormie, et tu m’as trouvée moins belle qu’avant. Ou alors tu ne m’as pas regardée endormie, tu t’es rendu compte que tu n’aimais plus me regarder dormir. Et tu es partie.

Ou alors tu avais un rendez-vous cette nuit. Tu savais que tu ne risquais pas de me réveiller, moi la balourde au sommeil aussi lourd que mon amour. Tu es partie passer la nuit dans les bras d’une autre, ou d’un autre. Ou de plein d’autres. Tu pensais rentrer sagement à l’aube mais ton corps épuisé s’est endormi de plaisir. Ahhh ! Je ne voulais pas frissonner de dégoût. Je n’ai pas fait exprès. De toute façon tu t’en fous. Tu n’es pas là pour le voir. Tu n’es pas là. Décroche s’il te plaît.

Peut-être que tu regrettes et que tu n’oses pas rentrer. Tu sais que je te devine. Tu sais que je te sais. Peut-être que tu as peur de me dégoûter. Mais je m’en fous des autres, mon amour. Je m’en fous presque. Si tu regrettes et que tu rentres maintenant, je te pardonne.

Je compte jusqu’à trois.

Un.

Deux.

Je te laisse encore un quart d’heure.
Je t’aime trop, je pourrais te pardonner n’importe quoi. Mais reviens. Tu vas revenir avec l’odeur d’un autre sexe sur toi. Je le sentirai et je ne dirai rien. Tu prendras ta douche et tu redeviendras comme avant. Et je te prendrai dans mes bras, et il n’y aura que toi et moi. Et l’empreinte de ses mains sur tes seins. Ton beau corps souillé par ses baisers. Baisée. Mais reviens. Je te laisse encore une heure pour rentrer. Après je serai intraitable. Reviens. Décroche s’il te plaît. Je sais que tu n’es pas là, bordel, c’est bien là le problème. Non je ne veux pas te laisser de message. C’est toi qui aurais dû me laisser un message. Si tu tenais à moi. Si tu tenais un tout petit peu à moi.

Je vais faire semblant d’être dans un film et aller pleurer sur le lit. Si tu devais rentrer je n’ai pas envie d’être en train de chialer sur le siège des toilettes ou de baver des larmes sur le carrelage de la cuisine. Je vais mettre ma belle robe de chambre en velours et m’allonger sur le lit avec quelques larmes très dignes. Je ne sais pas pourquoi c’est toujours sur un lit qu’on est censé chialer. Les ravages de Disney. Je vais d’abord me passer de l’eau sur le visage. Parce que je ne suis déjà plus très digne. Si tu devais rentrer maintenant tu aurais envie de repartir immédiatement. Qu’est-ce que je raconte, si tu devais rentrer, tu vas rentrer.

Maintenant.

Je compte jusqu’à trois.

Un.

Non, j’ai dit que je te laissais encore une heure. Un peu moins maintenant. Qu’est-ce que je vais faire en attendant ? Je ne vais pas pleurer sur le lit pendant une heure. Tu vas rentrer et je serai une momie desséchée. Je serai une chips. Ou noyée dans un lac d’eau salée. Sur le lit. Dans ma belle robe de chambre en velours. C’est déjà ça.

J’ai faim. Mais si tu rentres pendant que je bouffe des tartines tu vas penser que je ne me suis pas inquiétée. Tu vas penser que je m’en fous, que peut-être je t’aime un peu moins qu’avant, un peu moins passionnément. Tu vas penser que tu peux faire ça souvent. M’abandonner avant le lever, et puis me retrouver en train de me bâfrer sans pleurer. Tu vas penser que je n’ai pas besoin d’explications. Tu vas penser que tu peux t’en tirer comme ça. Ou tu croiras que je ne t’aime plus et tu seras blessée. Et tu vas me quitter. Mais non tu n’es pas comme ça. Tu n’es pas de celles qui ont besoin d’être possédées pour se sentir aimées. Tu es tellement mal tombée sur moi, mon pauvre amour.

Qu’est-ce qu’il vaut mieux, que tu me retrouves en train de manger du pain grillé mouillé de larmes, ou que tu me retrouves très digne sur le lit en train de gargouiller ? Je vais prendre de quoi manger dans la chambre. Si j’entends la porte s’ouvre, non, quand j’entendrai la porte s’ouvrir, j’aurai le temps de cacher l’assiette sous le lit. Et puis de m’y jeter avec mes beaux cheveux épars sur les épaules découvertes par le velours de la robe de chambre, les lèvres gonflées de chagrin mais pas les yeux, pas trop, il ne faut pas que tu me méprises. Il faut juste que tu te sentes coupable.

Qu’est-ce que je raconte. Quelle horreur. Je me fais horreur. Je te ferais horreur aussi si tu m’entendais. Heureusement que tu n’as pas décroché. Qu’est-ce que je raconte. Décroche. Décroche, s’il te plaît.

Je ne fais pas semblant. Je te jure. Je me vautre vraiment dans les larmes et l’angoisse, et la morve, et j’en fous partout sur le lit parce que je m’en fous de ce lit si je ne le partage plus avec toi.

Salope.
Je t’aime, s… salope. J… je t’aime, j… Je.

Elle prend la carafe d’eau, s’en sert précautionneusement un verre, puis se le vide sur la tête. La carafe explose sur le mur.
Noir.
Fracas.
Silence.

C’est quoi ça ?

Lumière. Elle tient une lettre à la main. L’attendue entre. La pièce est totalement détruite.

Il était là.

Quelle cruche.

Quelle cruche je fais, même pas regardé sous l’oreiller.

Pardon mon amour. Merci mon amour. Pardon d’avoir douté.

Long silence. Noir.
On entend la porte se refermer.

Lectures théâtrales à l’ENSATT

Mes camarades d’écriture de l’ENSATT et moi-même mettons en lecture nos dernières pièces de théâtre les 10 et 11 mai à 19h, 4 rue Sœur Bouvier 69005, en salle 107. Entrée libre.

Mardi 10 : textes de Pablo Jakob, Mathilde Soulheban et Lucie Vérot.
Mercredi 11 : textes de Nicolas Barry et Léonie Casthel.

Certains garçons se maquillent

Quintette Internet

Ma pièce courte Quintette Internet sera présentée en lever de rideau au théâtre Le Préau à Vire, lors du Festival ADO !

Mardi 26 avril :
Représentation à 19h30 avec Carla, Elaura, Eloïse, Lilian et Simon.
Représentation à 20h avec Amandine, Ben, Carla, Edgar et Eloïse.

Mon drapeau ne sera plus rouge.

Le sang du peuple a séché dessus.

Le sang des ouvriers l’a trop longtemps éclaboussé. Mais les ouvriers n’ont plus de sang. Les ouvriers n’ont plus de pain. Les ouvriers sont exsangues de n’avoir plus de pain.

Notre drapeau rouge fut toujours celui de la liberté. La liberté qui effraie les bourreaux, et le drapeau vermeille de notre sang.

Le sang a séché, ne flotte que le noir au-dessus de nos têtes dans l’aurore qui se lève. Le drapeau noir de notre deuil, le drapeau noir sur nos espoirs.

Ceux-là qui ont un jour tissé ce jupon noir, il y a plus de cinquante ans qu’ils ont descendu les pentes de la Croix-Rousse derrière leur drapeau noir.

Les barricades se dressaient, et les canuts se dressaient sur les barricades, et le drapeau claquait en hurlant leur volonté de vivre en travaillant, sinon de mourir en combattant.

Mon jupon noir prend la relève, au bout de mon manche à balai.

Vendredi 1er avril à 20h, je lirai mes textes à l’Atelier des Canulars à Lyon, accompagnée du cantautor Nicolás Rodrigo Miquea qui jouera ses magnifiques chansons.

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Scène Poétique

Mercredi 18 novembre à 18h30, je participe à une soirée de poésie contemporaine à l’ENS de Lyon, avec les poètes Alexis Cabut, Emanuel Campo, Pierre Causse, Melchior Liboa, Laurence Loutre Barbier, Igor Myrtille et Elsa Rocher. L’entrée est libre.

Le ciel est morcelé au dessus des escaliers.
Il ne s’allonge plus comme un chat dans la chaleur des chemins de fer.
Il n’y a plus de nuages qui se déchirent en rouge et gris.
Il n’y a plus rien quand il fait noir.
La langue sans tréma ne chuinte pas,
Et dans les parcs les bouteilles vides ne se ramassent pas.
Les parcs sont fermés.
Et personne n’y chante.
Dans les chambres étroites les fenêtres ne s’accouplent pas.
Il n’y a pas de piscine dans les boîtes libertines.
Il n’y a pas de limonade au sureau.
Il y a peu de vélos.
Il n’y a pas de place dans le métro
Ni sur les escaliers du fleuve,
Et les photomatons sont en couleurs réglementaires.
Il n’y a pas de renards dans la ville
Mais il y a de la viande.
Je ne vais plus me perdre à côté de chez moi
Dans les odeurs d’épices et de neige piétinée.
Je ne vois plus le soleil se lever en vibrant sous les basses.
Je ne vais plus là où c’est beau
Boire du maté glacé au bord de l’eau
En sachant que je pourrais tomber.
Mais je remonterai les escaliers
Et j’irai voir
Valparaiso.

Lectures poétiques et théâtrales au Monde en Bouche à Lyon vendredi 30 octobre à 20h — et concert de Nicolás Rodrigo Miquea.

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Rituel

Le blanc se dore sous la chaleur. La crête des montagnes va parfois jusqu’à noircir. Un grésillement, un bruit d’explosion, des grésillements.
Le translucide s’opacifie autour du soleil rond piqueté d’un point rouge comme une blessure. L’aura va parfois jusqu’à noircir, quand le soleil n’est plus fondant.
La mer bouillonne plus fort quand on y plonge quelque chose. Des tiges chevelues qui s’adoucissent en s’entremêlant. Souvent trop câlines, il vaut mieux les oindre d’huile pour que ça ne dégénère pas.
Le blond vire au roux en crépitant dans une odeur de sueur. Je découpe des cœurs qui vont rejoindre les oignons dans la poêle. Il faut manger vite avant que ça refroidisse.
Après, j’ai trop mangé. J’ai trop mangé de monde.

Femmes de théâtre, politique et féminisme

Vendredi 16 octobre, je participe à une soirée sur le thème « Femmes de théâtre, politique et féminisme Chili, Mexique, Espagne, France » qui aura lieu au NTH8, Nouveau Théâtre du 8ème arrondissement de Lyon.

Rencontres, communications, débats
En présence de
Patricia Artes et à partir de l’expérience menée à Santiago du Chili par Teatro Publico avec la création Otras sur la situation des femmes chiliennes,
Carmen Resino, autrice, fondatrice et présidente de l’Association des Dramaturges Espagnoles (sous réserve),
Lorraine Wiss, Université Lyon 2, autour de sa thèse
Le féminisme dans le théâtre français de 1960 à nos jours.
Léonie Casthel (HF Rhône-Alpes) et Marine Bachelot Nguyen (HF Bretagne), Autrices de théâtre feministes, autour de leur engagement pour l’égalité femme-homme et de leur parcours artistique.

Accompagnées de lectures bilingues espagnol/français mises en jeu par Sylvie Mongin-Algan.

Avec la maison d’édition L’Atelier du Tilde, les traductrices Julia Cultien, Adeline Isabel-Mignot et Ana Benito, Alizée Bïngollü, Anne de Boissy, Nicole Mersey …

gratuit

Soirée proposée dans le cadre de la Quinzaine de l’égalité Femmes-Hommes de la Région Rhône-Alpes et de la coordination des structures du 8e – Culture XXelles. En partenariat avec Le comité 8.1, la Mairie du 8e, la Médiathèque du Bachut, la Maison de la Danse, les Centres Sociaux du 8e, la MJC Monplaisir, la MJC Laënnec-Mermoz/Salle Genton, Ébulliscience, le Musée Urbain Tony Garnier.

Je crois que ça risque d’être très intéressant. N’hésitez pas à partager l’événement Facebook.

Peut-être à vous y voir !

The City of the Dogs and the City of the Thin-nosed Fish

They are behind the door. I know it because of the fire smell of their torches. I cannot hear them. My blood is pulsing too loud against my temples.

They are there, eager for revenge. Revenge against you who didn’t do anything. Revenge against you who are now still squeezing up your warm body against mine, to comfort me. Your head in my neck, your cheek against my cheek. Like you always did. But tonight I know this is my turn to protect you. I know I am the only one able to save you. But I also know I am all alone and disarmed, facing those barbarians. I am too small. They are too crazy.

The ribbon glides from my hair while I am rocking you like a child.

The ribbon glides around your neck and you do not move.

The ribbon tightens around your neck and the house door flies into pieces.

You moan for the last time. Very softly. You don’t complain. You just want to comfort me for the last time : it’s gonna be all right, they will not get me.

They will not get you. They will not get you.

They didn’t get you.

I am closing your golden eyes when they find us hidden under the table. Your body is still warm when they grab you. My fingers cling on to your fur. All my life this fur warmed me up. On the morning, my first contact with the world. And every night I could sleep only feeling your warmth against my bare skin. And tonight you are gone, and they want to take you away from me.

They didn’t have you death, they will not have your body. And I hang on to you. I cling to you. But I am too little. I am too little and they take you away from me. Those disgusting fish worshippers are taking you away from me. They are snatching you from my arms, those disgusting dog-eaters. And I scream, like I never did before. I scream like I never shouted at my mother during an argument, because always you have been there to calm me down. I scream like I never did to extirpate myself from a nightmare, because always you have protected me. I scream when their blade sink into your neck. Your neck still adorned with my ribbon that killed you. I scream when your fur turn to red. I scream too loud to hear the noise of your head when it falls on the floor. I am still screaming when they abandon me cowering on the beheaded corpse of my dog. I am screaming the face in your soiled fur.

I am not screaming anymore when my parents return from the fields. I am done with screaming.

The door is smashed.

My lashes are stuck up.

The salt on my red cheeks.

The ash on my head.

My shaved head.

My shaved body.

The down between my legs, annunciating I would soon be nubile, I shaved it. My hair, I shaved it. All my body, shaved, like the razor cut your throat, like the death stole your fur.

Your fur, I kept it.

Your fur, I will always keep it. It will be mine from now on.

That is the day I grew up.

You do not enter into adulthood. You fall into it. You never get up.

It is not the blood one day I found in my pants, it is not the change of my body, it is not the change of my voice that transformed me. It is your blood, it is the loss of your body, it is the loss of you. And with this loss, all my world fell apart.

That is the day I grew up, when I understood the fish we ate here were gods in the next village. When I understood that dogs who were our gods were eaten in the next village.

When I understood in other villages they had other gods.

When I understood in other villages they could eat fish and dog.

When I understood in other villages they didn’t have any god.

That is the day I left.

The house had become too empty. The house was full of your absence. The house was full of your death. The whole village was still resounding with your death. And our men were already sharpening their knives to avenge you. I understood there would always have gods or dogs to kill. That is the day I left my parents and my religion.

I wanted to grow up, I wanted to toughen up. My mother used to say : a good library is the treasure of the remedies of the soul. I went to Alexandria and I saw the scrolls. All the wisdoms of the world stacked on each other. I wanted to eat everything. I wanted to understand everything. But the wisdoms of the world tread on each other’s toes. What a book says, another one can deny it. In one book, aquatic turtle is a harmless animal. It is responsible of drought in another one. In another one, it is responsible for the Nile flood. It is an evil symbol in another one.

I read all that and I understand. I understand books are only humans like others, but the madness is more powerful. I understand books contain more power than wisdom. I understand to change the world you have to change the books.

Ambushed. I am waiting. That’s it. The companion whistled. The heat inflaming my cheeks is only mine yet. Crouching in the dust, I unsheathe my bow, my board, put a stick in it. Turn and turn and flip. Sawdust accumulates. My hands are shaking. Sawdust is heating but doesn’t ignite. I accelerate the movement of the bow. I blow. The ember comes, that I cover with dry grass. The companion whistles, a second time. I open the flask, and plunge in it the tupe of my arrow, covered with fabric. At my feet, the heap of grass is starting to ignite. Quick, before our light are spotted. I pass the ring on my thumb. I plunge the arrow into the fire. I strip my muscles and my bow. The companion whistles a third time. I let go of the bowstring. I do not shake anymore. All our burning arrows attack the misleading library. And we do it again. My body is moving by itself. In the darkness around me, I can feel without seeing them my comrades performing the same gesture as me at the same time. My arrow plunges into the alcohol. My arrow plunges into the fire. As a ritual dance. My bowstring tightens. The companion whistle. All our arrows reply while cutting through the air. They join the beginning of the fire. Books : it burns well. And we do it again. Arrow, alcohol, fire, bowstring, whistle. And we do it again. People are screaming around me I think, running, fleeing, struggling. And we do it again, do it again, do it again. Excited. Alive. Victorious. And we do it again. I would not have avenged your death. I would not have tried to avenged you. I wanted your death not be in vain but it was. You died innocent, punished for being. You died innocent, punished for not being a god. You were punished there are no gods.

I haven’t avenged you, I have punished the culprit.

My mother used to say : a good library is the treasure of the remedies of the soul.

I say : a good library is a burning one.

Tournée estivale

Ce mois-ci je fais une tournée théâtro-musicale avec le cantautor Nicolás Rodrigo Miquea.

L’idée globale est que nous partions de Paris pour aller dans le sud, plus précisément les Pyrénées Orientales, avec possibles détours, éventuellement hors de France.

Nous ajouterons au fur et à mesure les dates et lieux de nos représentations.

Contactez-nous sur ce site, Twitter ou Facebook si vous avez des lieux à nous recommander, ou que vous souhaitez que nous passions vous voir !

À bientôt !

  • Samedi 18 juillet à Paris : concert et lecture à 20h à La Folie Douce, « bistrot belgétarien » 111 Bd de Ménilmontant.
  • Jeudi 23 juillet à Dijon : 21h au Black Market, 59 rue Berbisey.
  • Vendredi 24 juillet à Dijon : 19h au Vieux Léon, 52 rue Jeannin.
  • Samedi 25 juillet à Dijon : 19h30 au Chez Nous, 8 rue Quentin.
  • Vendredi 31 juillet à Urbanya (près de Prades, Perpignan) : 18h à la mairie

Je suis

Je suis là
Je suis la rue
Je suis le ru
Je suis les rues
Je suis les bruits
Je suis la bruine dans la rue
Je suis les bruits de la rue
Je suis l’enfant des rues
Je suis l’enfant de mes parents
Je suis l’enfant que mes parents
Je suis l’enfant que mes parents ont rêvé
Je suis cet enfant de mes parents
Je suis cet enfant qui marche devant moi
Je suis cet enfant que je ne rattraperai pas
Je suis cet enfant rêvé que je ne serai jamais
J’ai rêvé d’être cet enfant rêvé
J’ai rêvé d’être cet enfant que mes parents ont rêvé
J’ai rêvé d’être l’enfant que je ne serai jamais
J’ai rêvé d’être l’enfant que je ne saurai jamais être
Je ne saurai jamais être cet enfant que je ne serai jamais
Je suis l’enfant de mes parents déjà
Je suis l’enfant de mes parents c’est déjà ça
Je suis l’enfant de mes parents déjà mais jamais je ne serai cet enfant rêvé que je suis sans le rattraper
Je suis cet enfant dans les rues
Je suis les rues de cet enfant
Je suis les rues vides de cet enfant
Je suis à la rue
Je suis à la ruine
Je suis la ruine de cet enfant
Je suis la ruine de l’enfant rêvé de mes parents
Je suis les ruines le long des rues
Je suis les ruines des rêves de mes parents
Je ruine les rêves de mes parents
Je rêve les ruines de cet enfant
Je rêve les ruines des rêves de mes parents
Je rêve l’air
Je rêve les rues
Je rêve les ruines
Je cours les rues
Je cours les rues des rêves
Je suis la rue des rêves de mes parents
Je rue
Je ruine
Je ruine les rêves
Je ruine l’air
Je rue dans les rêves de mes parents
Je rue dans les rêves et les rues
Je suis ma rue
Je suis ma rue et pas celle de mes parents
Je suis ma rue
Je suis ma ruine
Je suis, je crois
Je suis, je crie
Je crie ma ruine
Je crée ma ruine
Je crée mes rêves
Je crie ma ruée
Je crie ma rue et mes rêves
Je crée les ruines de mes rêves
Je crie mes rêves
Je suis mes rêves
Je suis mes rêves et pas ceux de mes parents
Je rêve de suivre les rêves
Je rêve de suivre mes rêves et les rêves de mes parents
Je rêve de suivre mes rêves et les rêves de mes parents ne me suivent pas
Je rêve de suivre mes rêves et les rêves de mes parents ne suivent pas mes rêves
Je rêve que je suis la ruine de mes rêves
Je rêve que je suis lent
Je rêve que je suis l’enfant rêvé
Je rêve que je suis l’enfant rêvé de mes parents
Je suis l’enfant de mes parents
Je suis enfant
Je suis laid
Je suis les ruines de cet enfant rêvé
Je suis les ruines de cet enfant-rêve
Je suis les ruines de mes rêves
Je suis mes rêves
Je suis ma ruine
Je suis ma ruine
Je suis ma ruine
Je suis ma ruine
Je suis ma ruine
Je suis ma ruine
Je suis ma ruine
Je suis. Marre.

Ils sont derrière la porte. Je le sais à l’odeur de brasier de leurs torches, je le sais à l’odeur de métal des chiens égorgés. Je ne les entends pas. Mon sang cogne trop fort contre mes tempes. Ils sont là et réclament vengeance. Vengeance contre toi qui n’as pourtant rien fait. Vengeance contre toi qui à cet instant presses encore ton corps chaud contre le mien pour me réconforter. Ta tête dans mon cou, ta joue contre ma joue. Comme tu l’as toujours fait. Mais ce soir je sais que c’est à moi de te protéger. Je sais que je suis seule à pouvoir te sauver. Mais je sais aussi que je suis seule et désarmée face à ces barbares. Je suis trop petite. Ils sont trop fous.
Le ruban glisse de mes cheveux tandis que je te berce comme un enfant.
Le ruban glisse autour de ton cou et tu ne bouges pas.
Le ruban se resserre autour de ton cou et la porte de la maison vole en éclats.
Tu gémis une dernière fois. Très doucement. Tu ne te plains pas. Tu veux juste me rassurer une dernière fois : ça va aller, ils ne m’auront pas.
Ils ne t’auront pas. Ils ne t’auront pas.
Ils ne t’ont pas eu.

Je ferme tes yeux d’or quand ils nous trouvent cachés sous la table. Tu es encore chaud quand ils s’emparent de toi. Mes doigts s’agrippent à ta fourrure. Toute ma vie cette fourrure m’a réchauffée. Au réveil le matin, mon premier contact avec le monde. Et tous les soirs je me laissais aller au sommeil seulement en sentant ta tiédeur contre ma peau nue. Et ce soir tu n’es plus, et on veut t’enlever à moi.

Ils n’ont pas eu ta mort, ils n’auront pas ton corps. Et je m’accroche à toi. Je me cramponne à toi. Mais je suis trop petite. Je suis trop petite et on t’enlève à moi. Ils t’enlèvent à moi, ces immondes adorateurs de poissons. Ils t’arrachent à mes bras, ces sales mangeurs de chiens. Et je hurle comme je n’ai jamais hurlé. Je hurle comme je n’ai jamais hurlé contre ma mère même en plein cœur d’une dispute, parce que toujours tu étais à mes côtés pour me calmer. Je hurle comme je n’ai jamais hurlé pour m’extirper d’un cauchemar, parce que toujours tu m’en as protégée. Je hurle quand leur lame s’enfonce dans ton cou. Ton cou toujours orné de mon ruban qui t’a tué. Je hurle quand ton pelage rougit. Je hurle trop fort pour entendre le bruit que fait ta tête en tombant sur le sol. Je hurle encore quand on m’abandonne recroquevillée sur le cadavre de mon chien décapité. Je hurle le visage dans ta fourrure souillée.

Je ne hurle plus quand mes parents rentrent des champs. J’ai fini de hurler.
La porte fracassée.
Mes cils collés.
Le sel sur mes joues rougies.
La cendre sur mon crâne.
Mon crâne rasé.
Tout mon corps rasé.
Le duvet qui s’épaississait entre mes cuisses pour annoncer que je serais bientôt nubile, je l’ai rasé. Ma chevelure, je l’ai rasée. Tout mon corps, rasé, comme le rasoir t’a tranché la gorge, comme la mort t’a volé ta fourrure.
Ta fourrure, je l’ai gardée.
Ta fourrure, je la garderai toujours. Elle sera la mienne désormais.
 
C’est ce jour-là que j’ai grandi.
On n’entre pas dans l’âge adulte. On y tombe. On ne s’en relève jamais.
Ce n’est pas le sang qu’un jour j’ai trouvé dans ma culotte, ce n’est pas le changement de mon corps, ce n’est pas le changement de ma voix qui m’a transformée. C’est ton sang à toi, c’est la perte de ton corps, c’est la perte de toi. Et avec ta perte c’est mon monde qui s’est écroulé.
 
C’est ce jour-là que j’ai grandi, quand j’ai compris que les poissons que nous mangions ici étaient des dieux dans le village d’à côté. Quand j’ai compris que les chiens qui étaient nos dieux étaient mangés dans le village d’à côté.
 
Quand j’ai compris que dans d’autres villages on avait d’autres dieux.
Quand j’ai compris que dans d’autres villages on mangeait du poisson et du chien.
Quand j’ai compris que dans d’autres villages on n’avait pas de dieux.
 
C’est ce jour-là que je suis partie.
 
La maison était devenue trop vide. La maison était pleine de ton absence. La maison était pleine de ta mort. Le village entier résonnait encore de votre mort. Et nos hommes aiguisaient déjà leurs couteaux pour aller vous venger. J’ai compris qu’il y aurait toujours des dieux ou des chiens à tuer.
C’est ce jour-là que j’ai quitté mes parents et ma religion.
 
J’ai voulu grandir, à force. J’ai voulu m’endurcir. Ma mère disait : une bonne bibliothèque est le trésor des remèdes de l’âme. Je suis partie à Alexandrie et j’ai vu les rouleaux. Tous les savoirs du monde empilés les uns sur les autres. Je voulais tout manger. Je voulais tout comprendre. Mais les savoirs du monde se marchent sur les pieds. Ce qu’un livre dit, un autre peut le nier. Dans un livre la tortue aquatique est un animal inoffensif. Elle est responsable de la sècheresse dans un autre. Dans un autre elle est responsable de la crue du Nil. Elle est un symbole du mal dans un dernier. Je lis tout ça et je comprends. Je comprends que les livres ne sont que des humains comme les autres, mais dont la folie a plus de pouvoir. Je comprends que les livres renferment plus de pouvoir que de savoir. Je comprends que pour faire changer les choses il faut changer les livres.
 
Embusquée. J’attends. Ça y est. Le copain a sifflé. La chaleur qui embrase mes joues n’est que la mienne encore. Accroupie dans la poussière je dégaine mon archet, ma planchette, y plante une baguette. Gire et vire et volte. La sciure s’accumule. Mes mains tremblent. La sciure s’échauffe mais ne s’enflamme pas. J’accélère le mouvement de l’archet. Je souffle. La braise vient, que je recouvre d’herbe sèche. Le copain a sifflé, une deuxième fois.
Je débouche la gourde. J’y plonge l’embout de ma flèche, recouvert de tissu. À mes pieds le tas d’herbe commence à s’enflammer. Vite, avant que nos feux soient repérés. Je passe l’anneau à mon pouce. Plonge ma flèche dans le feu. Bande mes muscles et mon arc. Le copain siffle une troisième fois.
Je lâche la corde. Je ne tremble plus. Toutes nos flèches enflammées prennent d’assaut la bibliothèque mensongère. Et on recommence. Mon corps bouge de lui-même. Dans la pénombre autour de moi, je sais sans les voir que mes compagnons exécutent les mêmes gestes que moi en même temps que moi. Ma flèche plonge dans l’alcool. Ma flèche plonge dans le feu. Comme une danse rituelle. Ma corde se tend. Le copain siffle. Toutes nos flèches lui répondent en fendant l’air. Elles y rejoignent le feu qui commence déjà à prendre. Les livres : ça brûle bien.
Et on recommence. Flèche, alcool, feu, corde, sifflement. Et on recommence. Ça hurle autour de moi je crois, ça court, ça fuit, ça se débat. Et on recommence. Et on recommence. Grisée. Vivante. Victorieuse. Et on recommence. Je n’aurai pas vengé ta mort. Je n’aurai pas cherché à te venger.
J’ai voulu que ta mort ne soit pas vaine mais elle l’était. Tu es mort innocent, puni d’avoir été. Tu es mort innocent, puni de n’être pas un dieu. Tu as été puni qu’il n’y ait pas de dieux.
Je ne t’ai pas vengé, j’ai châtié le coupable.
 
Ma mère disait : une bonne bibliothèque est le trésor des remèdes de l’âme.
Moi je dis : une bonne bibliothèque est une bibliothèque qui brûle.

Succès, reprise !

Fugue en L Mineure

Suite au succès retentissant, pour ne pas dire interplanétaire, des premières représentations, le spectacle est reprogrammé au Théâtre de Belleville.

Vous pouvez donc nous voir ou nous revoir du lundi 15 au dimanche 21 décembre.

Attention aux horaires : lundi et mardi à 19h, mercredi, jeudi, vendredi et samedi à 21h15, dimanche à 20h.

Pensez à réserver !


Tarif plein : 25 €
Tarif réduit ( – de 30 ans, + de 65 ans, étudiant•es, chômeur•euses, enseignant•es, professionnel•les du spectacle ) : 15 €
Tarif jeune ( – de 26 ans ) : 10 €

JULIE ET LOLA 2© photo : Nicolas Drouet

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C’est de l’art

C’est antiraciste

Vous avez réservé

Ils sont consentants

C’était très émouvant

Et la liberté d’expression

Vous n’avez rien compris

Vous ne pouvez pas y aller

Il ne faut pas voir le mal partout

Il faut voir le spectacle pour juger

Il faut payer à l’avance par internet

Nous ne sommes pas vraiment enchaînés

Il n’est pas raciste il vient d’Afrique du Sud

Je ne suis pas très militante j’ai beaucoup d’amis blancs

Je connais un Noir qui a vu le spectacle et qui a trouvé ça beau

Vous ne pouvez pas passer dans cette rue si vous n’avez pas réservé

Vous savez si on voulait vraiment vous charger on pourrait mais ce n’est pas le but

Si vous vous scandalisez pour ça vous devez souvent être scandalisée

Je connais plein de Noirs qui ont vu le spectacle et qui ont adoré

Vous ne pouvez pas rentrer si vous n’avez pas réservé

Vous rentrerez chez vous après la fin du spectacle

Il n’est pas raciste il a vécu avec des Noirs

Moi j’ai vu le spectacle et c’était très beau

Faites demi-tour c’est dangereux par là

Les manifestants sont des sauvages

Faites demi-tour la rue est bloquée

Il y a des combats plus importants

J’ai vu le spectacle et j’ai pleuré

Je connais plein de Noirs

La rue est bloquée

C’est des malades

Faites demi tour

Ils sont violents

C’est de l’art

Adelphes Nous étions Mutants Couverture
Hier soir a eu lieu l’un des moments les plus émouvants de ma vie.

La remise du prix inédiThéâtre pour mon texte Adelphes — Nous étions mutants fut un merveilleux moment de partage. Parmi les lycéen•nes qui ont travaillé sur la pièce au cours de l’année, une vingtaine se sont associé•es à des membres de l’association Postures pour mettre en espace le texte. Leur impressionnante prestation m’a tout simplement sidérée. J’ai été frappée par leur présence, leur voix, leur énergie, et le plaisir manifeste qu’illes prenaient à porter ce texte, que ce soit en dansant en tous sens ou en suçant sagement leur pouce. Même leurs lapsus furent poétiques — tel un très joli « frustré » à la place de « futé ».

Puis, à l’issue de la représentation, quelques questions et échanges avec le public. À une spectatrice qui leur demandait ce que la pièce leur avait apporté, une jeune femme a répondu ce qui est sans doute l’un des plus touchants compliments qu’on puisse faire à une autrice de théâtre : « Ça a changé ma vision du théâtre. Avant, je croyais que le théâtre, c’était Molière. » Et un autre d’ajouter : « Je ne savais pas que les ************** existaient. » (je n’en écris pas plus pour ne pas déflorer l’intrigue de la pièce).

Enfin, je me suis pliée à ma première séance de dédicaces. Très émue (et assoiffée), j’aurais aimé écrire un message de remerciement à chacun•e si nous n’avions pas été pressé•es par le temps.

Je vous adresse donc, à nouveau, tous mes remerciements, pour le travail et le temps consacré à ma pièce (oui, je sais que ça vous a fait des cours en moins 😉 ).
Vous me donnez foi en l’avenir.
Et j’en profite pour remercier la formidable équipe de Postures, le Théâtre de l’Aquarium, Lansman Éditeur, le Théâtre du Lucernaire, et la merveilleuse illustratrice Elsa Couderc.

Si jamais vous avez d’autres questions à me poser, concernant la pièce ou mon travail en général, surtout n’hésitez pas !

Réservations 17 et 18 juin

Fugue en L Mineure

Vous pouvez dès maintenant réserver vos places pour les représentations des 17 et 18 juin au Théâtre 13 !

Fugue en L Mineure
Épopée nocturne d’une héroïne en jupe courte
texte Léonie Casthel mise en scène Chloé Simoneau

Mardi 17 juin 2014 à 19h30
Mercredi 18 juin 2014 à 20h30
1h15 sans entracte – à partir de 12 ans

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Adelphes — Nous étions mutants

Résumé :

    Adelphes :
    adj. et subst. masc. ou fém., du grec α ̓δελφο ́ς formé de α ̓-copulatif et de δελφυ ́ς « matrice » : personnes issues des mêmes parents.

Depuis leur départ du foyer familial, Camille et Romane vivent ensemble, dans le cocon de leur singularité, qui est leur force et leur malédiction. Lorsque Camille s’en échappe pour vivre sa propre vie, elle fait la rencontre d’Alexandre et Julien, mais ce dernier la rejette violemment dès qu’il apprend sa particularité. Romane, qui étouffait sa sœur de son amour jaloux, apprend à s’ouvrir à d’autres amours.

Une histoire d’amours et de genres au pluriel.

PS : Merci à Gourgou, Ame, Alma Van Kleef, Loki, Blandine, Guedas, Maudite Catin et Junon 😉

Fierté.

Prix InédiThéâtre
Prix InédiThéâtre

Je me croyais au-dessus des nuages
Je me pensais prête à tourner la page
Et je l’ai déchirée
Sans plus la regarder.

Puis je suis repartie dans les nuages
Les yeux tournés vers le prochain orage
Et je m’y suis jetée.

La Demi-moche (extrait de Fugue en L Mineure)

ELLE.

Au collège je suis devenue la bonne fille qui fait les devoirs des autres. Le jour où, marre, j’ai refusé au beau gosse de la classe de lui souffler une réponse, on m’a bousculée, insultée, radine, intellote, t’es moche, appréciez la finesse et l’originalité. Ils ont fini par se lasser. Ils ont fini par m’oublier. De toute façon mes notes avaient déjà tellement baissé que je ne présentais plus un grand intérêt. Je suis juste devenue une demi-moche transparente. Même pas la vraie grosse moche qu’on charrie tout le temps mais avec qui on est gentil parce que la pauvre, déjà que. Celle qui a au moins l’espoir de se faire embrasser un jour de bizutage ou de pari perdu. Celle qui sert de meilleure-amie-faire-valoir aux populaires et à ce titre en deviendrait presque populaire elle aussi.

Les demi-moches on ne les remarque pas, même pour les humilier. On connaît à peine leur nom.

Mais regardez-les. Regardez-les, avec leurs cheveux châtains, sans qu’on sache vraiment s’ils sont blond sale ou brun délavé. Leurs yeux dont on ignore la couleur, pour ne jamais y regarder. Leurs jeans. Elles portent des jeans. Comme tout le monde. Ni trop moulants, on ne remarque pas leurs fesses. Ni trop larges, elles ne portent jamais de baggy, encore moins de taille-basse. Elles ont le même sac de cours que tout le monde, mais ce qui chez les autres est tendance devient sur elles passe-partout, gris marron brique. Des baskets les jours de sport, des chaussures de ville les autres jours. Elles mangent toujours à la cantine, mais pas en bande, en troupeau. Les demi-moches ne se regroupent pas par affinités, mais par nécessité. Il leur faut bien quelqu’un pour sauver les apparences. Faire croire qu’elles ont des amis. C’est d’ailleurs émouvant de leur part, de penser que les autres leur accordent assez d’attention pour remarquer avec qui elles peuvent bien passer leur temps.

J’ai donc fait partie de cette triste catégorie pendant quelques années. À quelques nuances près. Je ne recherchais pas la compagnie des autres demi-moches. Ce sont elles qui épisodiquement tentaient de gratter l’amitié. J’ai commencé par essayer de les laisser faire. Après tout ce n’étaient rien de plus que des demi-moches comme moi. On avait sûrement un tas de points communs. 

Entre la demi-moche.

LA DEMI-MOCHE.

« Salut. »

ELLE.

Elle sourit la bouche fermée, dans un attendrissant effort de masquer son appareil dentaire, comme s’il pouvait l’enlaidir encore. Je me sens immédiatement bien disposée par cette coquetterie et lui sourit en retour, la bouche fermée bien que vide de tout fil de fer.

« Salut. »

LA DEMI-MOCHE.

« Tu révises ? »

ELLE.

Les bras croisés elle pointe du menton mon bouquin. Soit elle a une très mauvaise vue, soit elle ne connaît pas le programme littéraire de quatrième, qui ne risque pourtant pas de comprendre Titus Andronicus. Ma bonne disposition s’évapore.

« Ouais, je prépare le bac, j’ai pris un peu d’avance sur le programme. »

LA DEMI-MOCHE.

« Ah. Bac S ou L ? »

ELLE.

À peine ai-je le temps de regretter ma saillie qu’elle se paie le luxe de faire de l’humour. Mes observations m’avaient pourtant menée à la conclusion que les demi-moches n’avaient aucun humour. Bon. Pas le mien en tout cas. L’humour des masses, éventuellement, un peu gras mais pas trop, facile et politiquement correct, le calembour et la blague de belle-mère. Mais une demi-moche pince-sans-rire, voilà qui sort de l’ordinaire.

« S. Pour commencer. »

LA DEMI-MOCHE.

« Pour commencer ? »

ELLE.

« Les L ne foutent rien, c’est bien connu, et j’ai besoin d’émulation. Alors je fais d’abord S, et une fois que j’ai chopé le rythme, je continue sur ma lancée. Comme ça plus tard j’aurai le choix entre poète maudit et astrophysicienne. »

LA DEMI-MOCHE.

« Ah. Je ne savais pas qu’on pouvait faire les deux filières. »

ELLE.

Son absence totale d’intonation me laisse entrevoir l’hypothèse qu’en fin de compte j’ai peut-être surestimé son sens de l’humour.

LA DEMI-MOCHE.

« Mais tu trouves le temps, avec tout ce qu’on a déjà à lire ? »

ELLE.

Cette fois c’est plus que je n’en puis supporter. Certains diront que je suis intolérante.

C’est vrai.

« Quand on ne vient pas m’emmerder en pleine lecture, ça va. »

À travers le béton sauvage les herbes se fraient un passage
Graciles et timides, solides et fragiles
Telle l’enfant qui joue dans sa robe de fleurs
À triturer ses peurs, mettre ses mots debout
S’en faire un bouclier contre le monde entier

Tandis que dans la boue ses petits frères jouent
À se réinventer des vies imaginées
Poètes qui s’amusent à costumer leurs muses

Chats de gouttière errants ou clébards odorants
Jusqu’à les transformer en archanges parfaits
En chevaliers miauleurs, en princesses sans peurs
En dragon à poil dru et sorcières griffues

Jusqu’à ce qu’un décor de béton armé d’or vienne les englober

Les gosses et les bêtes, les rêves et les poètes
Les amis et les sœurs unis main dans la main
Dans l’usine de brique mue en une fabrique
D’imaginaire au cœur du paysage urbain

Fugue en L Mineure (extrait)

ELLE.
À voix basse, à peine articulée.
Cinq. Cinq fois huit. Quatre fois huit trente-deux cinq…

Fatiguée, incapable de calculer cinq fois huit. Quatre fois huit trente-deux plus huit cinq fois huit quarante. Plus deux. Des flics. Trois flics qui me regardent en ricanant en se cramponnant à la ceinture de leur pantalon. Je suis mineure et des flics qui me croisent seule à minuit ne trouvent rien de mieux à faire que ricaner. Je détourne les yeux pour ne pas les toiser. Le regard méprisant qu’ils méritent me brûle les paupières. Mais ils seraient foutus de m’arrêter pour racolage passif.

Deux hommes. Deux hommes parlent entre eux. Ils s’interrompent pour me fixer. Jusqu’à ce que je détourne à nouveau le regard. Mais je ne baisse pas les yeux. Je prends soin de ne pas les baisser. J’ai grand soin de ne pas les baisser pour autant. Pour si peu. Jamais je ne baisserai les yeux devant un homme. J’ai déjà baissé les yeux devant mon père mais ce n’était pas un homme, c’était mon père. Et plus jamais je ne baisserai les yeux devant lui. Maintenant que ce n’est plus mon père, c’est juste un homme.
Des bandes de jeunes affalés sur les bancs. Des silhouettes indistinctes. Des masses entremêlées mélangées hilares. Des phéromones.

Une fille s’en détache. Elle titube vers moi, hésite, ivre. Trop saoule pour me demander ce qu’elle veut me demander. Une cigarette, j’imagine. Trop tard. Je ne me suis pas arrêtée.
Un homme qui sort d’une voiture en fumant un cigare. Pas le genre à taper des clopes, lui. Inutile de s’appesantir dessus.
Un homme occupé à charger des sacs-poubelles pleins dans une voiture. Pas de conclusions hâtives s’il vous plaît.

Waves.

La mer de ta moustache flue et reflue sur ma peau.

Wave.

Recouvre et découvre mon ventre.

Wave.

Va et vient avec hâte, de ma gorge à mes yeux, le long de mes cheveux.

Wave.

Dévale en s’y noyant la chute de mes reins.

Wave.

Monte comme le désir de mes cuisses à mes joues, et la honte rose à mes joues.

Waves.

Elle effleure en douceur les secrets de mon torse glabre.

Wave.

Cylindre tronc d’arbre.

Wave.

Wave.

Enfin tu l’accompagnes de ta langue.

Wave. Wave.

Mon sexe chrysalide s’épanouit comme une rose.

Wave.

Mon corps n’est pas un temple.

Entre.

C’est la détente des vagues
qui attiédit le tibia
et, à travers l’eau,
l’ongle glabre sa botte de nacre
reprend la révolution.
C’est le ressac saccadé des ondes
qui affermit le fémur
et, au delà de l’eau
on lit le long du galbe la botte âcre.

Le botox, collagen, facelifts, hair dye,
« beauty » whose norms change from epoch to epoch
aléatoire, friable and liminal like les sables sans destination.

Ce sont là des tentes un peu vagues
qu’attendrit le ténia
à tort et à travers l’o-
céan blonde blague qui la botte. Crap.
Repars dans ton adoration.
S’assoit là, détente, et se targue
en l’attente d’Athéna,
aux morts et à l’envers d’au-
cun boulet ballant — qu’elle est sotte ! Arp
Je me marre de ton inspiration.

Inspiration from a tapeworm
Tapeworm that steals my inspiration, my breath,
takes my breath away, killing me softly
for one night only, I can’t live if living is without you, ténia qui m’attendrit.

Là dessine l’action des arbres.
Scelle la dette en tes algues
qui a tié-pi tout là-bas
Elle a traversé, oblongue,
et drague sa beauté-désastres,
puis rend son imagination.
Le tipi du tibia du ténia t’attendrit
Il te tue, te loue, il est louche, farfelu.
Il héla des tantes et leurs bagues
qui attendaient leur tapioca
Et à trois, vers la
ronde d’algues qui sabote l’arnaque
On repart dans nos rêves-solutions.

Texte écrit avec Camille Bloomfield, Lara Cox, et Octavio Mereno.

Parfois, quand je n’ai pas envie d’écrire, je raconte mes rêves.

Et parfois, une talentueuse dessinatrice s’en empare.

Et ça donne ça.

(Mais en vrai, je ne suis pas une théoricienne du complot, je vous jure.)

Je suis posée là, en équilibre sur mes talons hauts. Parce qu’une femme séduisante ne doit pas avoir les pieds sur terre. Je suis posée comme une évidence derrière le rideau, statue de l’attente désinvolte, mais cette attente a fini par peser sur mon corps, a fait ployer mes genoux fatigués des escarpins, a voûté mon dos cambré de coquetterie, et je me suis adossée à la tapisserie, sous les abat-jour rougeoyants qui dans mes cheveux impeccables, trop impeccablement blonds et immobiles d’héroïne hitchcockienne, reflètent une lueur un peu bordélique.

Je ne suis pas celle que vous croyez.

Seule une âme un peu déglinguée peut se cacher sous un brushing si bien rangé. Seule une sensualité débridée peut filtrer d’une coiffure aussi frigide, et mes doigts manucurés qui caressent la commissure de mes lèvres ne sont que les prémices des délices les plus perverses, parce que tout est pensé, qu’est-ce que vous croyez ?
Mes appas sont peut-être camouflés derrière du bleu nuit boutonné jusqu’au col, mais la touche écarlate qui parcourt le long de ma jambe dit bien ce qu’elle veut dire, et sait éveiller votre désir.

Elle le saurait, si vous étiez là pour la voir.

Si vous pouviez m’apercevoir, entre les deux rideaux de velours, rouge, rouge évidemment, rouge encore et toujours, comme deux lèvres entrouvertes sur la beauté de mon indifférence. Si vous pouviez associer d’un regard le velours des rideaux, l’éclairage rougeâtre des lampes de bordel, le liseré carmin le long de ma jambe, la roseur de mes joues émues et ma bouche rouge de frustration.

Et de maquillage, aussi.

Mais ça, nul besoin que vous le sachiez. Vous ne devez pas voir que tout est calculé, que je ne suis qu’un paradoxe factice de vierge et de putain conçu spécifiquement pour vos beaux yeux, écartelé entre un naturel ingénu et une sensualité artificieuse.
Que ne ferait-on pas, quand on est amoureuse.

Mais l’attente s’est prolongée. Les rires en fond sonore, qui bruissaient tout à l’heure comme un ruisseau tranquille, se sont éteints sous les applaudissements. Applaudissements qui me surprennent toujours et m’agacent, car ce spectacle est merdique, je l’ai assez vu et entendu pour en être convaincue. Et les applaudissements se cadencent militairement, se règlent sur le même pas, un rappel, deux rappel, trois rappels, une dernière salve imméritée, mais on veut pouvoir penser qu’on en a eu pour son argent, que ça valait le déplacement, et la masse encore hilare s’écoule des diverses sorties, en commentant, en récitant les répliques comiques, et les hommes en passant devant moi me regarderont, pensant en me reluquant m’adresser un hommage muet, pensant en m’admirant que ma beauté leur est destinée, ou, sinon à eux, pour les cyniques, à leur porte-monnaie, et d’aucuns me glisseront un pourboire égrillard.

Et leurs femmes peut-être m’envieront, peut-être me comprendront, celles qui sauront pour qui je me suis ainsi fardée.

New York Movie, de Hopper.
New York Movie, de Hopper.

(Suite et fin de… la partie 1 et la partie 2.)

Le guichetier émet un petit bruit de bouche agacé.

-Je crois que vous avez interverti « Prénom(s) » et « Patronyme ».
-Non Monsieur, Romane est bien mon prénom, et Claude mon patronyme.
-Je vois dans votre dossier que ce n’est pas le cas.
-Il s’agit d’une erreur. C’est justement pour cette raison que je dois refaire mes papiers. J’avais rempli les papiers comme indiqué et il y a dû avoir une erreur…
-Il n’y a pas eu d’erreur Mademoiselle. Le règlement est très précis, il faut inscrire son nom de famille dans la case « Patronyme » et son ou ses prénoms dans la case « Prénom(s) », et ce au stylo à bille bleu ou noir, comme il l’est expressément indiqué ici.
-C’est bien ce que j’avais fait la première fois, il y a dû avoir une erreur…

Sûr de son fait, il préfère enchaîner plutôt que m’écouter me justifier.

-Et puis après votre nom il y a un problème. Je n’arrive pas à lire ce que vous avez écrit.
-Tecle.
-Tecle ?
-Tecle.
-C’est… C’est votre emploi ?
-C’est mon deuxième prénom. C’est la case « Prénom(s) ». J’ai écrit mes prénoms.
-Un prénom ? Vraiment ? De quelle origine ?

Je manque lui demander si cette information lui est réellement indispensable pour refaire mes papiers, puis me ravise lâchement. Provoquer un quelconque détenteur du pouvoir administratif est toujours dangereux, surtout quand on a du mal à rentrer dans les cases — comme tout le monde, en somme.

-D’origine québécoise.
-Vous êtes québécoise ?
-Non, ce prénom est d’origine québécoise. Moi, je suis de nationalité française, comme indiqué ici.

Je n’ai pas pu m’en empêcher. Pourvu que cette effronterie, si minime soit-elle, ne se retourne pas contre moi.

-Oui, mais vous êtes d’origine québécoise ?

Mais c’est qu’il ne lâche pas le morceau !

-Non plus.
-Française ?
-Pure souche.

Il paraît s’en satisfaire, vraisemblablement ravi d’avoir enfin trouvé quelque chose de normal chez moi. Je me félicite donc d’avoir réussi à m’abstenir de répondre par un insolent et sarcastique « de sang pur ».

-Donc ça c’est votre nom.
-Mon deuxième prénom.
-C’est ce que je voulais dire. Et Dufrène, alors ?
-Mon deuxième nom de famille.
-Oui, je me doute bien que ce n’est pas votre prénom.

Il glousse. Ne pas le mordre, ne pas le mordre. Son rire s’interrompt brusquement, signe sans doute que mes propos ont fini par se faufiler jusqu’à son quatrième neurone.

-Attendez. Comment ça deuxième ? Vous en avez combien, de noms de famille ?
-Deux. Celui-ci me vient de ma mère. J’en ai fait mon nom d’usage, en supposant qu’un nom qui ne soit pas également un prénom m’épargnerait des tracasseries administratives. Mais j’ai pu me tromper.
-Ah, c’est donc pour ça que j’ai cru que votre nom était Claude.

Ne pas le mordre, on a dit.

-Mon nom est Claude. Romane, c’est mon prénom.
-Quelle idée aussi d’avoir deux noms de famille et trois prénoms. Et québécois, par dessus le marché. D’ailleurs, pourquoi portez-vous un prénom québécois si vous n’êtes pas vous-même québécoise ?

Ça le travaille, décidément. Je sens qu’il rêverait de refiler mon cas à l’administration québécoise. Je ne réponds rien, mais mes mâchoires commencent à se crisper.

-Quelle idée, vraiment. Tecle. Ça vous masculinise, une jolie fille comme vous. Ils auraient préféré un garçon manqué, une camionneuse ?

Ne pas le bousculer dans ses convictions, pas tout de suite en tout cas. Tâcher d’en finir au plus vite. Il fait de plus en plus chaud et l’heure de la fermeture approche à grands pas.

-D’ailleurs à ce sujet, vous avez oublié de remplir la case « Sexe ».

Il l’aura voulu. Vite, avant qu’il ne coche la case à ma place.

-C’est parce qu’il manque une case.

Il me regarde comme si c’était à moi qu’il manquait une case.

-Comment ça il manque une case. Il y a deux cases, une pour les hommes et une pour les femmes. Quand on dit « sexe », ce n’est pas dans un sens de hein, bon, enfin, voilà. Ça veut simplement dire « genre », si vous voulez, Mademoiselle.

-Je ne suis pas une demoiselle.
-Oh pardon, Madame, je n’avais pas remarqué que vous étiez mariée.

Passons. Je ne suis pas ici pour faire son éducation.

-Je ne suis pas non plus une dame.

Il se fige, pétrifié, les oreilles écarlates, moins confus sans doute de m’avoir attribué un mauvais genre que d’avoir sans le savoir reluqué un freluquet.

-Oh. Mon Dieu. Je suis absolument navré. Vous savez c’est la fin de journée, je suis désolé, je n’avais pas vraiment fait attention.

En énonçant ce mensonge éhonté, il baisse involontairement le regard, comme un aveu, sur l’échancrure de ma chemise. Puis il le relève vivement pour enfin le planter dans mes yeux.

-Hem, bref, reprenons. Je disais donc qu’il y a deux cases et qu’il suffit de cocher la bonne. Vous voulez que je le fasse, peut-être ?

Condescendance de sa voix. Je m’exécute.

-Mais non voyons ! Vous avez coché les deux cases ! Tout est fichu maintenant, il n’y a plus qu’à tout recommencer ! Vous croyez que je n’ai que ça à faire ? La prochaine fois vous vous débrouillerez tout seul.
-Monsieur, inutile de vous énerver. Vous m’avez enjoint de cocher la case correspondant à mon sexe. Je l’ai fait.
-Vous avez coché les deux cases ! C’est absurde. On peut avoir une double nationalité, trois prénoms et deux noms, vous pouvez même avoir une double personnalité si ça vous chante, mais il est impossible que vous ayez deux sexes. Même les transsexuels n’en ont qu’un. On leur demande de cocher leur sexe de naissance.
-Et pourtant. L’hermaphrodisme, ça vous dit quelque chose ?
-Vous me prenez pour un débile ? C’est les escargots qui ont ça.

Alors celle-là, on ne me l’avait encore jamais faite.

-Ils sont comme ça. Ce n’est pas une maladie.
-Peut-être pas pour un escargot, mais pour un être humain, si. Il doit bien y avoir des traitements hormonaux, ou des opérations, comme pour les transsexuels ou les siamois.
-Il y en a, oui. Pourquoi devrais-je les subir ? Je ne suis pas malade. Les traitements sont très lourds vous savez. Je n’ai aucune envie de m’empoisonner l’existence avec alors que je me plais comme je suis. Vous disiez tout à l’heure que pour vous c’est le sexe de naissance qui importe, n’est-ce pas ? Eh bien soit ! Soyez cohérent. Mon sexe de naissance, c’est d’en avoir deux.
-Je disais ça pour ceux qui n’ont qu’un sexe et demandent à en changer. On ne prend pas en compte le nouveau sexe, sinon, on n’en sortirait pas. Mais quoi qu’il arrive, ils n’en ont qu’un. Vous, vous devez faire un choix.
-Mais pourquoi ça ?
-Parce qu’il s’agit d’une erreur de la nature. Vous ne pouvez pas vous complaire dedans, c’est malsain.
-Monsieur, vous m’insultez. Vous parlez ainsi aux roux et aux albinos ?
-Je ne voulais pas vous offenser. Seulement vous aider. Quel est le sexe de votre personnalité ?

-Je vous demande pardon ?
-Oui, les transsexuels, par exemple, s’ils choisissent de changer de sexe, c’est parce que le sexe de leur personnalité n’est pas celui de leur corps. Donc quel est le vôtre ?
-J’ai peur de comprendre. Vous êtes en train de me demander si je préfère le foot ou le tricot ?
-Écoutez Mademoiselle, j’essaie seulement…
-Appelez-moi Romane, au lieu de m’attribuer vous-même le sexe que vous préférez me voir porter. Vous me considérez comme une fille pour pouvoir me reluquer sans gêne, ou seulement pour me parler avec condescendance ?
-J’essaie seulement de vous aider. Si vous refusez de choisir une de ces deux cases, je ne pourrai pas vous délivrer votre carte. Et tout ça n’est pas de mon ressort. Si vous voulez brouiller les cases…

(Laisse-moi deviner, tu vas me dire que je me trompe de combat ? Qu’il y a plus urgent ? Plus important ?)

-Si vous voulez brouiller les cases, commencez par changer la société.

Je lui souris largement. Très poliment. Trop poliment.

-Ah mais je m’y applique. Je m’y applique, mais ça prend du temps. Vous avez remarqué ? Vous êtes un peu plus futé qu’il y a deux heures.

IDENTITÉ
Partie 2

(Suite de… la partie 1.)

Déjà-vu. Le bruit ambiant, la moiteur, jusqu’à l’odeur, tout est semblable à la veille. La salle d’attente étant toujours aussi pleine, j’espère qu’ils n’en profiteront pas pour fermer encore plus tôt. Vrai que tout ce monde a quelque chose d’effrayant, je peux comprendre qu’ils cherchent chaque jour à le fuir un peu plus tôt. Bientôt ils ne prendront même plus la peine d’ouvrir, et la salle d’attente finira par déborder, par vomir dans la rue son flots d’enfants impatients, de parents au bout du rouleau, de sans-papiers angoissés, de vieillards en bout de course auxquels on ne cède même plus sa place, de femmes enceintes auxquelles on cède encore sa place à la condition sine qua non qu’elles soient vraiment énormes et qu’elles aient sur elles une échographie destinée à prouver leur grossesse, et moi, flottant mollement sur cette marée humaine qui finira par…

-119 ! 119 !! 119 !!!… Bon, 120 !

Le grabataire n’a pas eu le temps d’atteindre le guichet avant que le fonctionnaire se lasse de l’appeler. L’ayant remarqué, je le laisse passer devant moi, moins par gentillesse pure que dans la crainte d’avoir sa mort sur la conscience. C’est que moi aussi j’en ai ma claque d’attendre. Il prend donc ma place au guichet, agitant, en gage de bonne foi, le ticket sur lequel le nombre 119 a fini par déteindre à force d’être étreint par une main moite.

-Ce n’est pas vous que j’ai appelé, Monsieur. C’est trop tard. Vous avez passé votre tour. Il fallait se réveiller avant.
-Mais…
-Libérez le passage pour Mademoiselle à présent. Je n’ai pas que ça à faire, moi.

Mademoiselle c’est moi, apparemment. Ça ne m’empêchera pas de me montrer chevaleresque. Enfin, dans la mesure du possible.

-Je n’en ferai rien, Monsieur était là avant, ça fait longtemps qu’il attend.
-Écoutez Mademoiselle nous avons un règlement très strict. Si tout le monde devait faire comme lui, on finirait à 22h tous les jours.

Je ne peux retenir un ricanement. En me retournant vers le vieux, je constate qu’il est déjà allé trembloter un peu plus loin, un nouveau ticket à la main, résigné. Baste. À mon tour donc. Je l’ai bien mérité, après tout.

-Vous avez vos papiers ?
-Non Monsieur, je suis ici pour les refaire.
-Vous avez les papiers pour refaire vos papiers ?
-Oui Monsieur, les voici. Vous faut-il pas aussi le laissez-passer A-38 ?

J’ai laissé échapper cette phrase entre mes dents, mais il ne semble pas l’avoir entendue, préférant continuer à s’agacer.

-Ils ne sont pas remplis.
-Si Monsieur, mais pas complètement. J’ai essayé de…
-Il faut les remplir complètement si vous voulez avoir vos papiers.
-Oui Monsieur, j’ai essayé de demander de l’aide…
-Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse de papiers pas remplis. On peut pas les remplir à votre place. Vous croyez qu’on a que ça à faire peut-être.
-Non Monsieur, bien sûr que non…

Je tente désespérément de capter son regard, espérant avoir ainsi l’impression de m’adresser à un être humain, mais il préfère se concentrer alternativement sur mon buste puis sur mes papiers. Malgré mon exaspération qui prend de l’ampleur, mon ton se fait de plus en plus mielleux.

-Seulement je n’ai pas tout compris, j’espérais que vous sauriez m’aider…
-Écoutez Mademoiselle… Mademoiselle Romane, je ne suis pas censé…
-Claude. Romane c’est mon prénom.
-Là n’est pas la question Mademoiselle Romane. Vous étiez censée apporter ces papiers dûment remplis et je constate que ce n’est pas le cas. Je vais donc être obligé de prendre sur mon propre temps de travail pour le faire moi-même. Croyez bien que je ne suis pas obligé de faire ça.
-C’est très obligeant de votre part, Monsieur.
-Bon. Pour commencer vous vous êtes trompée. Patronyme signifie « nom de famille », vous auriez donc dû inscrire ici votre nom de famille.
C’est mon nom de famille.

IDENTITÉ
Partie 1

En aplomb sur une jambe, j’attends, encore, encore, en frissonnant tranquillement à l’idée que se rejoue la même scène que la veille. Sur l’écran noir, le chiffre rouge se modifie. De 145, il passe à 146. Plus que deux personnes devant moi.

-146. 146… 146 ? 146 ! Bon, très bien. 147 !

Plus qu’une personne, je touche presque au but. Je m’en approche à pas lent, craignant qu’on profite d’un instant de faiblesse pour me devancer.

-Monsieur, c’est pas la peine d’attendre, après ça j’ai fini.

C’est à moi qu’on s’adresse. Au moins puis-je me gargariser qu’on m’ait donné du Monsieur, tandis que mon prédécesseur s’est vu qualifié de « ça ».

-Je ne comprends pas. Sur la porte il est indiqué que vous fermez à 17h30 et il est…
-Ah oui mais ça dépend.
-De quoi donc ?
-Du monde qu’il y a.

Je me retourne pour embrasser la salle d’attente pleine à ras bord de pleurs d’enfants, de claquements de taloches énervées, de soupirs agacés, de petits vieux recroquevillés sur leurs chaises.

-Vous voulez dire que plus il y a de monde, plus vous fermez tôt ?
-Écoutez, exceptionnellement on ferme à 16h, et si vous n’êtes pas content c’est la même chose. D’ailleurs vous n’avez qu’à revenir demain, je n’ai pas que ça à faire, moi.

Moi si, apparemment.

-Mais qu’est-ce qui m’assure que demain vous n’allez pas fermer exceptionnellement encore plus tôt ?

Elle me lorgne de l’air de quelqu’un qui n’a rien à répondre, mais qui détient le pouvoir, un petit pouvoir médiocre mais des plus pénibles et des plus irritants. Et c’est donc sans prendre la peine de me répondre qu’elle ferme son guichet et tourne les talons. Un instant je songe à me rabattre sur un de ses collègues, mais ils ont tous également décidé de profiter de l’affluence pour s’octroyer un congé bien mérité. Les mâchoires crispées par la haine, je rentre chez moi.

Demain, je m’appuierai sur l’autre jambe.

Icare de pacotille, j’ai bu la coupe jusqu’à la lie
Et je m’y suis brûlé les cils

Un court instant planant entre éther et éthyle
Au milieu des étoiles dévorantes aux dents qui brillent
Ivre de gin et d’électricité je me gave du feu qui me ronge les veines

Et je sens mes entrailles exister
Putréfaction en pleine rébellion vaine
Car elles ne sortiront jamais de moi
Comme une âme prisonnière
Condamnée sans sursis à côtoyer mes vices
Ma rate, mon spleen, mes reins, mon appendice
Ma faim, ma nausée, et toute leur trivialité
Ma salive goudronneuse, mon haleine et mes larmes
Le sang régulier de l’enfant qui ne naîtra pas

Ma chair, ma peau, ma carne
Mes poils et la sueur du pauvre combat
Mes pores, mes ongles morts, ma lymphe
Mes yeux fragiles derrière mes paupières ailes de nymphe
Baissées sur la glaçante évidence macabre

Au dessus de mon corps j’ai beau me démener
Parfois m’en évader, comme je vomirais mon âme
Comme j’abandonnerais ma mue de serpent aux crabes
J’ai beau penser, crier, rêver, parfois aimer
Un peu écrire, souvent rire
Je suis un être humain qui va mourir

Et quelques nuits, quand les trains passent sous mes fenêtres endormies
J’entends encore
Le bruit des os qui craquent.

Il ne devrait pas être là
En moi.
Pas m’écouter pleurer.
Je ne savais pas que j’avais
Don d’ubiquité
Pour me dédoubler en secret
Élever un mirage au creux de mon sein
Une illusion, un embryon de petit rien
Un espoir morcelé retombé à mes pieds.
J’ai peur de mon corps
Je hais le sien d’être là
D’être la cause du décès
De ma vie phantasmée
De mon avenir rêvé
Au fond de contrées étranges
Avec ta main dans ma main.
Mais nous ne sommes pas des anges
Il est trop tard pour en faire un.

Pardonne-moi d’être deux.
D’être trop.

Pardonne-le d’être lui
Un bout d’chou
Un bout de moi
Un bout de nous.

Cataclysme ?

Rose est le crépuscule.
Hélas, il est déjà trop tard. Et le bateau chante plus fort qu’aucun homme
et sanglote à petit feu en murmurant des choses étranges.
C’est lui le premier à avoir pensé qu’il serait condamné à dormir,
dormir enfin, et puis oublier le monde.
En attendant il vogue, comme une bouteille égarée,
dans le ventre un message effacé.
L’absence de vent fait peur, une tempête pourrait être en préparation.
Il sombre un peu, parfois,
tandis que les moustiques zézaient dans l’air humide du soleil couchant.
Espace magnétique chambardé, la boussole s’affole.
Impossible de savoir où l’on est, les passagers du superbe se sont écartés.
Et puis ils vont se soûler, en riant très fort, pour ne plus frissonner.

Écrit à quatre mains avec Stig Pham Huu Tri

Rat louche

Le rat pelé tout rasuré
dont la queue monstrueuse équivaut une raste
à l’ouïr du rataplan se ratatine
les moustaches aux aguets frémissant à l’idée
de chaparder dans la cantine des ratapoils de tous bords
leur pitance de rata.
Sa femelle attirée vers la lumière marche
En rate une — de marche
Hilare, se dilate la rate
puis en pestant s’élance
et court comme une dératée, suivie de la rataille.
Au dessus du plancher du théâtre
les petits rats lèvent la patte.

SIRÈNE. Acte I

Lui.
Je voulais vous remercier. Enfin vous féliciter.

(Elle range son matos sans lui prêter attention.)

J’ai été très touché. Enfin bouleversé. Donc je voulais. Voilà.

Elle.
De rien.

Lui.
Bravo. Vraiment.
Je peux peut-être

Elle.
C’est si gentiment proposé. Tenez-moi ça.

Lui.
vous offrir un verre. Enfin quand vous aurez fini.
Oui bien sûr je le mets où ?

Elle.

Dans ma voiture. Attendez-moi.

Lui.
Je vous commande un verre ? Qu’est-ce que vous prenez ?

Elle.
Diplomatico.
Un grand.

Lui.
Oh.

Elle.
Deux rappels ce soir, je l’ai bien mérité.

Lui.
Évidemment. Je veux dire, bien sûr. Ça fait longtemps ?
Un Di, non, deux Diplomatico, s’il vous plaît.
Ça fait longtemps que vous faites ça ?
Oui, deux grands.

Elle.
Depuis toujours.

Lui.
Bien sûr. Ça se voit. Ça s’entend.

Elle.
Et vous ?

Lui.
Moi ?

Elle.
Vous faites quelque chose ?

Lui.
Ce soir ? Ou dans la vie ?

Elle.
Dans la vie. Ce soir vous prenez un verre avec moi.

Lui.
Autant que vous voudrez.
À la vôtre. À ce magnifique concert.

Elle.
Voilà. À mon concert.

Lui.
Moi j’ai fait de la musique quand j’étais plus jeune, je continue mais. Enfin. J’ai un autre métier. C’est pas

Elle.
C’est pas facile.

Lui.
C’est pas pareil. Je suis orthophoniste. Vous me direz

Elle.
Ça reste dans le domaine du son.

Lui.
Oui. D’ailleurs je me sers de la musique parfois. Ça peut débloquer. Des trucs.
J’étais pas mauvais mais. Il me manquait quelque chose.
La niaque. Je crois.
Vous vous avez l’air de l’avoir. La niaque.
Pardon, je ne veux pas dire !
Enfin, je ne dis pas ça parce que.

Elle.
Pardon ?

Lui.
Non excusez-moi ça pourrait être mal interprété mais. Un double sens malheureux.

Elle.
Pas de mal, j’en ai vu d’autres.
Et j’ai la niaque, oui, on peut dire ça.

Lui.
Vous en voulez un autre ?

Elle.
Je n’ai pas

Lui.
Vous n’avez pas fini, pardon. Je ne bois pas tant d’habitude. D’ailleurs je n’aime pas le rhum d’habitude. Je n’ai jamais aimé ça. Mais celui-là. Celui-là

Elle.
Oui, hein.

Lui.
Oui.

Elle.
Vous êtes troublé ?

Lui.
Vous êtes seule ? Pardon, je ne voulais pas, je veux dire, vous êtes toujours seule ou vous faites partie d’un groupe ?

Elle.
Je suis du genre louve solitaire. Tu vois.

Lui.
Ah, vous étiez prédestinée, alors. Pardon, on doit vous la faire souvent. Enfin, Lou, c’est votre vrai nom, ou ?

Elle.
C’est mon vrai nom de scène.

Lui.
Ah ! Pardonnez-moi, on doit souvent vous le demander.
Vous connaissez les poèmes à Lou d’Apollinaire ?

Elle.
Oui.

Lui.
Bien sûr, oui. C’était. Je suis. Enfin.

Elle.
On les a même mis en musique spécialement pour moi, un jour.

Lui.
Vraiment ? Qui ? On peut entendre ?

Elle.
Je n’aime plus tellement les jouer depuis qu’on n’est plus ensemble.

Lui.
Oh pardon.

Elle.
Pour toi je ferai peut-être une exception.

Lui.
Je ne voudrais pas

Elle.
C’est du passé.

Lui.
de mauvais souvenirs

Elle.
Au contraire. De très bons souvenirs.

Lui.
Ah.

Elle.
Oui. Tu veux boire autre chose ? C’est mon tour.

Lui.
La même.

Elle.
Tu peux boire autre chose que moi tu sais. Surtout si tu n’aimes pas le rhum.

Lui.
Ah non mais celui-là c’est autre chose. Ou alors c’est votre musique, je ne sais pas. Ou votre présence.

Elle.
Tu nous remets deux Diplomatico, s’il te plaît ?

Lui.
C’est pour moi.

Elle.
J’ai dit que je t’invitais.

Lui.
J’insiste.

Elle.
Fais pas chier.

Lui.
D’accord.

Elle.
T’en fais pas, les soirs où je joue j’ai un pourcentage sur les consos !

Lui.
Dans ce cas !

Elle.
À la nôtre.

Lui.
À la nôtre.

Ne me regarde pas.

Ne me regarde pas.
Ne te retourne pas.
Continue de marcher ton pas, ton regard rivé sur tes pas.
Les miens dans les tiens.
Mon souffle sur ta nuque qui agite ton crin.
Mon souffle court dans tes cheveux longs.
Mon regard dans ton dos comme un croc dans ma peau.
La pointe de mes seins contre tes omoplates.
Au travers de ta cage le tempo de ton cœur remplace celui qui a cessé de battre.
Ma cheville qui saigne, mon cœur qui ne bat plus.
Mon sexe qui palpite au rythme de ton pas.
Ne me regarde pas. Ne me regarde pas.
Devine-moi, ressens-moi derrière toi, imagine-moi, ne me regarde pas.
Ne me regarde pas, imagine-moi laide, entends-moi, comprends-moi, ne m’aime pas.
Mais tu m’as vue.
Regarde-moi.
Vois comme je suis belle sous mes cheveux saurs, la peau livide et les yeux morts, vois comme je suis belle lorsque je pleure une petite mort.
Vois-moi, qui déjà repars en arrière sur mes pas.
Salaud tu m’as tuée, de ton œil de vipère, de ton œil amoureux.
Puissent les mains de tes fans, sur lesquelles envolé tu slames, d’amour t’arracher tes atours, écorcher ta peau dorée, déchirer ton corps adoré.
Salaud qui m’as tuée, que tu viennes me retrouver.

Je me rappelle notamment ce jour, où l’un de mes plus chers poteaux m’enjoignit à m’associer à un fric-frac qu’il fomentait depuis quelques temps. Il avait en effet pour habitude de culbuter la taulière de l’un des hôtels du patelin, mais celle-ci avait récemment rompu, au motif que, si son régulier prenait conscience de leur liaison, elle risquait fort de se retrouver sur la paille avec son mouflet sur les bras. Il avait eu beau lui dire de pas se faire de mouron, qu’il savait la jouer discretos quand c’était nécessaire, elle refusait désormais de jouer à la bête à deux dos.

Mon aminche en avait eu le cœur brisé.

Faut dire qu’elle était rien gironde, la gisquette, avec ses yeux de biche, ses nibards comme des pamplemousses, et son valseur qui se dandinait coquettement quand elle passait entre les tables de sa cantine.

Or donc, mon ami furibard projetait de se venger du cornard qui lui avait sifflé sa gonzesse, et par la même occasion, de la gonzesse qui lui avait préféré son cornard. Toujours prompt à filer un coup de paluche à un copain, je radinai chez lui où il m’explicita son projet : leur chouraver leur thune.

Ma foi, je n’avais rien de mieux à faire ce soir-là, et je ne crachais jamais sur un peu d’oseille. La nuit de l’hôtel, donc, nous nous introduisîmes furtivement dans le bouge, entièrement sapés de noir tels deux assassins. Mon pote entra d’abord, en émissaire, puis il me fit signe de le suivre après s’être assuré que ça ne sentait pas le roussi. À la manière de rats d’hôtel, nous nous sommes faufilés subrepticement derrière le comptoir, où nous attendaient sagement la caisse et son grisbi.

Encore peu coutumier de la maraude, j’avais les nerfs à vif et les genoux qui jouaient des castagnettes, mais je faisais le bravache pour pas passer pour une lopette. Las ! J’écrasai du panard un bastringue qui poussa un hurlement inhumain, à vous glacer le raisiné dans les veines. Il s’en fallut de peu que je ne hurlasse de concert, mais je m’écroulai sur le derche sous l’effet de l’effroi, le palpitant en capilotade et les boyaux tordus de chocottes.

J’avais en réalité écrasé la patte du greffier qui chassait les gaspards, et qui en représailles me ficha ses griffes dans le gras du cul. On y voyait que dalle, et j’entravais que pouic à ce qui se passait. Je suis pas un pétochard, pourtant je balisais sec, et je dois avouer que j’ai toujours eu les tuyauteries défectueuses. Sous le coup de l’émotion, j’ai dégobillé mon gueuleton sur la limace de mon acolyte, qui fort heureusement en avait vu d’autres. Rouge de honte sous le regard hypothétique de mon complice qui à cette heure devait sacrément me prendre pour une fillette, j’ai balbutié quelques mots d’excuse en m’essuyant la bouche du revers de la manche, tout en flippant de m’en prendre un, de revers, pour m’apprendre à dégueulasser les fringues d’autrui. Mais il se montra bon prince, et ne sembla pas m’en tenir rigueur.

Toutefois nous craignions que le glapissement du griffon n’eût éveillé les tauliers, avaient pu en profiter pour alerter la maison poulaga. Les portugaises aux aguets, nous avons tenté d’entendre s’il n’y avait pas de mouvement dans la piaule des patrons, mais les trains de marchandises qui passaient à côté nous empêchaient d’esgourder quoi que ce fût. À tout hasard, nous sommes retournés derrière le comptoir, quand une lourde a claqué à l’étage. Peut-être était-ce seulement un client qui avait quitté son page pour aller pisser avant de remettre la viande dans le torchon, mais dans le doute, on s’est fait la malle avant que les condés ne débarquassent.

Par la lanterne on a vu le cornard débarquer avec une pétoire, mais il y avait plus personne de l’autre ôté du comptoir.

On l’avait échappé belle.

On est rentrés se pieuter et, quelques temps plus tard, mon pote s’est remis avec sa greluche. Il a d’ailleurs fini par lui mettre un polichinelle dans le tiroir mais ça, c’est une autre histoire.

Road Trip

Les yeux des bagnoles rougissent tandis que la nuit tombe
Les éoliennes se pavanent lentement sur fond de ciel bleu encre
En battant de leurs cils immenses comme des fausses blondes
Les nuages s’entredéchirent et les buissons sont flous
Moi les cheveux par la fenêtre d’une envie de lever l’ancre
Je respire le vent dont on ne peut pas voir le bout

On fait presque le tour du monde

Douce amertume

Des filtres de cigarettes éparpillés sur le rebord d’un quai
Le rayon d’un soleil finissant morcelé dans l’eau de l’étang
Des verres amoncelés fondant dans les glaçons brisés
Un goût de douceur amère dans ma bouche
que tu effleures distraitement
Dans l’herbe tu te couches
où nous avons été amants
Mais il fait froid soudain
dans mon corps sous tes mains
Le soleil est terminé
Il faut déjà rentrer.

Un ciel

Rencontrerai-je un jour un ciel plus beau que toi ?
Ta bouche de lave me brûle à petit feu
Les ombres de tes cils battent à petits pas
Tes hanches et ta cadence et ta danse et tes jeux
Ta salive de larmes tes allures de chat
Ta jupe de lumière et tes cils de poussière
Tes immenses nuits qui ne me regardent pas
Tes paupières de fièvre et tes yeux de folie
Peut-être avec deux ailes
s’envoleront
Ma poussière de rêve à ton regard joli
Sang ou bien avec elle
s’alliera
Car tes yeux de Chimère, avec ou bien sans haine
M’inspireront toujours et douleur et amour

Verrai-je un de ces jours un ciel plus loin que toi ?

Tango nocturne

Je traîne désœuvrée sur la chaussée absurde
Mes larmes réchauffant mes joues pâles et cireuses
Je pleure désespérée sur le pavé trop rude
Le froid figeant le sel sur mes joues blanches et creuses
Le crâne bourdonnant d’une guerre puérile
Et l’esprit titubant comme un enfant débile
Je brûle désemparée des lettres mensongères
Je marche à petit pas dans le brouillard timide
 
Je brûle bouleversée d’une passion meurtrière
et piétine le gris d’un trottoir si humide
Si froid, si terne et laid
Que la brume malformée
Dans l’aube d’une vie
Brouille les traits de la ville
Et m’enveloppe, fragile
d’un rêve cotonneux
dont je peine à m’extraire
l’âme en peine solitaire
 
J’attends, découragée, l’apocalypse belle
Et je chasse l’idée d’un mirage réel
Car mon amour pour Toi
Coule dans mes veines
Chaud comme du sang
Venimeux comme un serpent
Mais au goût de miel
Toi mon Ange déchu
Embrasse-moi
je boirai à tes lèvres le poison de mon destin
Et du suc de ton désir me ferai un festin
Apporte-moi ta lumière
Entraîne-moi dans une danse
Étrange et fantastique
Une valse fatale ou un tango nocturne
Un dernier tour de ronde
Funeste tarentelle
 
Une araignée mortelle
Te caresse la joue
Sur une neige éternelle
On voit l’empreinte d’un loup
Un enfant joue sous la grêle
de ses souvenirs trop flous
qui dessinent sur sa joue
une immense caravelle
la Mort en figure de proue
Comme un papillon qui souffre
Mon âme est au bord du gouffre
Sur la margelle de mon enfance
Je me hisse et m’assois
Mes pieds dans le vide se balancent
Je contemple tout ça
Posant sur le monde
un regard trop grand pour moi
un Regard vieux comme le monde
entre émoi effroi et toi
 
De mes yeux je vois des choses
que je ne comprends pas
De belles choses
des roses
mortes d’être si belles
sanglantes et éternelles
 
Sur la marelle de mon enfance
Je jette mon palet
léger comme une brume
puissant et acéré
éclaboussé
de larmes au goût de fiel
amer parfum de réel
mon palet orné d’une cicatrice amoureuse
jusqu’au palais meurtri de vieilles amours majestueuses
 
mon palet d’un battement d’aile
d’un clin d’œil atteint le CIEL.

Et je courais…

Et je courais silence

Tête nue sous l’orage

Sous cette pluie salée qu’acidifiaient mes larmes

Et nous marchions ensemble sous le même orage

Nos cheveux déchirés de la même dentelle

Dans le noir de corbeau de ta jupe trop courte

Dans les immensités de tes pupilles trop grandes

Je te lisais

Je te devinais ma sœur d’armes

Nous dansions toutes deux sous la même douleur

Et dans le sang perdu ruisselant derrière nous

Je croyais voir mourir des vierges et des empires

Les larmes de rimmel qui coulaient sur nos joues

Nous maquillaient des veines tout le long du cou

Et nous nous blottissions

Enchaînées l’une à l’autre

Agrippées à nos vies à défaut d’une mort

Sous cette pluie des flèches et des crachats des Autres

Tranquilles et perdues nous pressentions l’aurore.

Une Fille.

Une fille
Déchirée
Emprisonnée dans sa bulle de silence
Elle était heureuse avant
Elle avait confiance en la vie
Mais elle portait dans son cœur
Une bête image d’Épinal
Une image qui la trompait

Elle était jolie avant
Elle s’était parée de bracelets dorés
Avait colorié
ses pommettes en rose et ses paupières en mauve
À son retour, le rose avait mis les voiles
vers un monde parallèle
Où son double était né sous la bonne étoile

Ses lèvres sont désormais muettes
Et c’est son cœur qui hurle son horreur
Si fort
Qu’elle-même en devient sourde

Honteuse
Elle se sent coupable
D’un crime dont elle est la victime
Mais le silence aggrave son cas
sans le vouloir, la condamne à l’effroi
Permanent
Au détour d’une ruelle
Au détour de sa vie
Meurtrie
intérieurement
Un bleu au cœur
Un coup à l’âme
Pas de colère
Pas de hargne
Victime d’un drame
comme tant d’autres

Un fait d’hiver marqua sa vie sous le signe de la folie.

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