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Carnet fourre-tout d'une autrice théâtreuse

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violence

-Vous l’avez laissée seule.
-Tu l’as laissée seule.
-Comment avez-vous pu la laisser seule ?
-C’est ta sœur. Où étais-tu ?
-Je lui avais dit de ne pas y aller.
-C’est ta sœur, elle n’a pas à t’obéir. Où étais-tu ?
-Ce n’était pas un ordre.
-Où étais-tu ?
-C’était une supplique. Je devais travailler. Un espoir. Une prière.
-Garde tes prières. Il y a encore espoir. Tu étais au travail ?
-Je ne pouvais pas la protéger. Je dois gagner ma vie.
-Quelle vie ?
-Je dois gagner notre vie.
-Tu crois que moi je n’ai pas de famille ?
-Mais tu n’étais pas au travail.
-Je devais gagner notre vie.
-Et la vie de ma sœur ?
-Elle a choisi de la risquer.
-Elle est mineure.
-Le peuple est un éternel mineur.
-Tu inscriras ça sur sa tombe.
-Elle n’est pas morte.
-Si elle a la chance d’avoir une tombe.
-Votre mère pourrait t’entendre. Oui, elle aurait de la chance d’avoir une tombe.
-Et quoi ? Tu crois que ma mère ne sait pas ?
-Gardons espoir.
-Elle ne sait pas que sa fille va mourir à cause de toi ?
-Ne blâme pas la victime.
-Je ne blâme pas ma sœur, je te blâme toi.
-Tu t’émeus maintenant que c’est ta sœur, mais voilà des années que mes frères meurent.
-Tu n’as pas de frères. Où étais-tu ?
-N’ergote pas. Où étais-tu il y a treize ans de ça ?
-Où étais-tu quand pas aux côtés de ma sœur ? Il y a treize ans j’en avais huit.
-J’étais toujours à ses côtés, c’est moi qui l’ai amenée. J’avais huit ans aussi. C’est là que j’ai compris que je ne serais jamais du bon côté.
-Tu l’as entraînée de l’autre côté.
-C’est moi qui l’ai portée jusqu’ici. Je ne l’ai pas entraînée, je lui ai parlé, je n’ai fait que lui parler, et elle m’a entendue. Est-ce qu’elle n’a pas le droit de se révolter ? Est-ce qu’elle n’a pas le droit de rêver à une autre vie pendant que tu choisis d’y renoncer ?
-Je n’ai rien choisi. Il faut bien gagner sa vie.
-C’est cette vie que tu veux gagner ? Nous avons choisi d’en conquérir une autre. Nous ne demandons pas l’aumône. Nous choisirons notre propre vie. Nous l’arracherons.
-Sa vie, on la lui a arrachée.
-Oiseau de malheur. Ne proclame pas la défaite tant que ta sœur se bat encore. Si tu avais été là, tu saurais de quoi elle est capable.
-Arrête de crier.
-Je ne crie pas.
-Ma mère va t’entendre.
-Je ne crie pas. Qu’elle m’entende.
-Parle plus bas, je t’en prie par respect pour ma mère.
-Tu ne m’écoutes pas. Qu’elle m’entende, qu’elle entende le respect que j’ai pour sa fille, et sache de quoi est capable sa fille, et de quoi sont capables ceux d’en face, et sache que ce n’était pas un accident.
-Qu’elle meure, et tu mourras aussi, des mains de notre mère. Je peux te le prédire.
-Louise ne mourra pas.
-Tu le lui diras. Je croyais qu’ils avaient levé leur crosse vers le ciel ?
-Certains.
-C’était un accident ?
-D’autres obéissent encore aux ordres.
-Quels ordres ?
-D’autres encore prennent des initiatives.
-Quels ordres ? On ne tue pas son propre peuple.
-Si c’est là ce que tu crois, pourquoi avoir eu peur de nous rejoindre ?
-Je te le dis, il fallait bien que je travaille. Et ce n’est pas pour moi que j’avais peur. J’avais raison. Elle est si petite. Sa tête est à hauteur d’épaule.
-Ils ne visaient pas son épaule. Elle savait ce qu’elle faisait.
-Sa tête est à hauteur de poitrail.
-Ils ne visaient pas nos poitrails. Ce n’était pas un accident. Ils savaient ce qu’ils faisaient.
-Non, ce n’était pas un accident. Ce n’était pas par accident qu’elle se trouvait là. Ce n’est pas pas accident qu’ils font leur métier. Ils ont des ordres, tu l’as dit.
-Quel métier ? On ne tue pas son propre peuple ? On ne tire pas sur ses enfants. Ce n’était pas un accident.
-Lorsque quelque chose est lancé en l’air, ça finit bien par retomber en passant à hauteur de visage.
-Ce n’était pas lancé en l’air.
-Il faut bien disperser la foule.
-Nous ne sommes pas une foule, nous sommes le peuple. Il n’y avait pas de foule. Tous les hommes avaient déjà été embarqués. C’est la seule pudeur qui nous a permis d’échapper à la fouille.
-Tu me dis que par pudeur on n’a pas osé fouiller ma sœur mais qu’on a osé la tuer ?
-Je te dis ce que j’ai vécu. Ce n’était pas un accident.
-On ne tue pas une enfant. Où sommes-nous ? Où te crois-tu ?
-Et toi dans quel monde ? Qu’est-ce que tu lis ? Qu’est-ce que tu crois ?
-Je crois ce que je vois.
-Tu n’étais pas là.
-Tu y étais, toi. Tu manques de recul.
-Tu ne me crois pas.
-Je crois ce que je vois : que tu as entraîné ma sœur dans un combat qui n’est pas de sa taille.
-Mais ta sœur est immense, elle est multitude, elle a tout le courage de son innocence, elle a toute l’énergie de notre désespoir, elle a la rage de mordre la main qui fait semblant de la nourrir pour mieux l’asservir, elle est la colère et la famine du peuple.
-Ta gueule. Ferme. Ta. Gueule.
-Elle a toute la force du peuple avec elle. Tu ne me feras pas taire.
-La force du peuple qui l’a laissée seule.
-Je ne l’ai jamais quittée.
-Tu es bien la seule.
-Les autres ne l’ont pas abandonnée. Ils ont été raflés. Ils ne nous ont pas abandonnées. Nous ne les avons pas abandonnés. Nous les avons suivis jusqu’au bout. Ta sœur les a suivis jusqu’au bout. Et je ne l’ai pas quittée. Je n’ai lâché son bras que pour la charger sur mon dos. C’est moi qui l’ai amenée ici.
-C’est toi qui l’avais entraînée là-bas.
-Écoute-toi parler. Tu devrais être fier de ta sœur. Comme nous le sommes qu’elle soit des nôtres.
-J’ai toujours été fier de ma sœur. Ne te mêle pas de ma famille. J’ai toujours été fier de ma petite sœur mais je devais la protéger.
-Il t’aurait fallu nous rejoindre.
-Pour la protéger comme tu l’as fait alors que tu étais à ses côtés ? Il m’aurait fallu l’empêcher de vous rejoindre.
-Pour lutter à ses côtés. Comme nous l’avons fait.
-Lutter contre quoi ?
-N’espère pas me piéger. Tu crois que nous ne savons pas pourquoi nous luttons. Tu crois que nous ne savons pas contre qui nous luttons. À la vérité, c’est toi qui ne sais plus pourquoi tu travailles, c’est toi qui ne sais plus pour qui tu travailles. Ne méprise pas la sœur que tu risques de perdre et que tu devrais admirer comme nous l’admirons. Ne la prends pas pour une écervelée qui s’est laissée entraîner par de beaux discours et des éclats de rage adolescente, quand elle savait ce qu’elle faisait et les risques qu’elle courait, et que jusqu’au bout nous chercherions à la protéger.
-Beau travail.
-Rien n’est encore perdu. Tu peux encore nous rejoindre.
-Rejoindre quoi ? La poignée d’éclopés qu’il doit rester.
-Tu ne comprends pas. Ta sœur n’est pas seule à avoir un frère. Ta sœur n’est pas seule à être aimée. Les camarades que nous perdons, ce seront d’autres camarades gagnés.
-Tu es par trop naïve. Idiote ! Crois-tu vraiment que votre chair à canon pourra être renouvelée indéfiniment ?
-Peut-être, grâce à ta sœur.
-Ma sœur ne peut plus rien pour vous. Qu’elle s’en sorte, et je fais le vœu de ne plus jamais vous laisser l’approcher.
-Ne dis pas « vous » pour parler des camarades de ta sœur. Ne dis pas « vous » pour parler du peuple. Tu fais partie du peuple. Tu fais partie des nôtres.
-J’aurais pu. Si vous ne l’aviez pas tuée. J’aurais pu écouter vos harangues, j’aurais pu y acquiescer et m’y laisser entraîner.
-Menteur, tu préférais travailler.
-J’ai à nourrir une mère et une sœur. Mais j’étais d’accord avec vous dans le fond. J’étais acquis à votre cause bien avant que Louise ne le soit. Je n’osais pas encore y croire, mais j’aurais bien fini par vous suivre, si vous n’aviez pas tué ma mère et ma sœur. En tuant ma sœur, vous avez condamné ma mère, et vous vous êtes condamnés. Plus jamais je ne pourrai vous rejoindre.
-Ne blâme pas ta sœur en nous blâmant plutôt que de blâmer ses bourreaux. Tu te penses un grand frère protecteur mais tu n’y comprends rien. Tu ne cherches qu’à protéger ta sœur et ce faisant tu la perds. Tu rêves de la venger mais tu ne fais que l’abandonner. Pour un peu tu l’aurais déjà enterrée. Tu n’as jamais appris ce qu’était la solidarité. Tu n’as jamais marché pour un frère, un cousin abattu. Tu n’as jamais lutté, tu n’as fait que travailler en courbant l’échine, en remerciant parfois. Aujourd’hui tu découvres la violence et tu penses qu’elle vient de nous.
-Ne crois pas m’apprendre la vie.
-Louise l’a découverte aussi, la violence, mais elle ne s’y est jamais trompée. Comprends ce qui pourrait être sa dernière volonté si elle ne devait pas se réveiller.
-Tais-toi.
-N’espère pas me faire peur. La violence, je la connais, je ne crains pas la tienne. Combien peut-elle bien peser ? Mais la mort de ta sœur, elle peut peser lourd.
-Tais-toi, ne parle pas de la mort de ma sœur qui respire encore.
-Elle pourrait peser lourd. Et c’est ce que voudrait ta sœur. Le peuple n’aime pas qu’on lui tue ses enfants.
-Ne cherche pas à me faire croire que ma petite sœur a cherché à se sacrifier pour votre cause. Ne cherche pas à me faire croire que ma sœur est une martyre volontaire de votre cause. Ne cherche pas.
-Je ne veux rien te faire croire. Je veux juste garder l’espoir.
-Je garde l’espoir qu’elle se réveille.
-Je garde l’espoir qu’elle vive. Je ne veux pas la perdre ni la pleurer. Mais si elle doit mourir, que ce ne soit pas une défaite. Si elle doit mourir, que son combat ne meure pas. Que sa mort soit un levier, un sursaut, un instant de bascule. Que tout le peuple se soulève, ceux de son âge, ceux qui ont eu son âge un jour, ceux qui ont des enfants ou des petits-enfants. Et tout le peuple se soulèvera.

-Comment peux-tu y croire encore ?

-Est-ce que nous avons le choix ?

-Alors il ne nous reste qu’à attendre ?

-Que pouvons-nous faire qu’attendre ?

Souffle

Lumière de matin incolore.

Comme un coassement :

Tu es déjà levée ?

Toussotement.

Tu es déjà levée ?

Ton oreiller est déjà frais. Je pourrais te le piquer pour y repiquer du nez. Mais toi déjà levée, pas normal. On pourrait presque s’en inquiéter.

Tu prends ta douche ? Tu prends ta douche et tu ne m’entends pas te parler.

Mais je n’entends pas la douche.

Tu prépares le petit-déjeuner ? Je ne sens pas le pain grillé ni n’entends la cafetière gargouiller. Et tu m’entendrais si tu étais dans la cuisine.
Tu fais pipi ? Mais tu m’entendrais des toilettes. Notre appartement n’est pas si grand.

Tu es sortie acheter des croissants !

Mais non. Il pleut. Dommage. Mais si. Il faisait beau quand tu t’es réveillée, un rayon de soleil qui t’a chatouillé les paupières, et alors, ou bien tu as eu une de tes insomnies, la nuit entière passée à scribouiller des notes sur tes portées, et alors quand le soleil s’est déjà levé, tu n’as pas voulu te coucher, tu as préféré me réveiller avec l’odeur des croissants frais. Et peut-être qu’en passant devant une terrasse de café tu as voulu t’y poser un peu fatiguée. Et puis la pluie. C’est ça voilà c’est ça. Alors la pluie a tout gâché.

Décroche, s’il te plaît. Je sais bien que tu n’es pas là, sinon je ne t’appellerais pas.

Avec ton premier café, ou peut-être un thé, pour changer, tu fumes cigarette et puis cigarette, tu te fabriques une voix à la Jeanne Moreau, tu fumes en rêvassant, en regardant la pluie goutter de l’auvent de la terrasse, de l’auvent ou du hauvent ? De l’auvent, et le rythme des gouttes t’inspire une chanson, alors tu l’écris, plongée dans tes pensées tu n’entends pas mes appels, ou le bruit de la rue les couvre, tu n’entends pas tous mes appels, ou tu t’en fous.

Tu t’en fous de moi, sinon tu aurais laissé un mot.

Mais tu pensais rentrer avant mon réveil, et maintenant que la surprise est gâchée par la pluie, tu préfères manger les croissants toute seule en terrasse, en écrivant une chanson, ou en fumant et en rêvassant. Peut-être en rêvassant à moi. Peut-être que tu rêvasses tellement de moi que tu n’entends pas mes appels. Ce serait drôle. C’est comme ça la vie. On s’est suicidé pour moins que ça. Roméo et Juliette.

Décroche, putain. Décroche, je t’en prie. Pyrame et Thisbé. Je déconne, je ne vais pas me suicider. Peut-être que tu m’as laissé un mot, si ça se trouve. À un endroit stratégique. Il va tomber du pot de café quand je voudrai me réveiller. Ou alors scotché au couvercle des toilettes quand je voudrai pisser. Ce serait drôle. Ce serait bien de toi. Non, dommage. Sur le miroir de la salle de bain, au rouge à lèvres. Non, ça c’est pas toi. Dans la douche. Dans la poche de ma veste. Dans la poche de mon pantalon. Dans mes chaussures. Dans le tiroir à sous-vêtements, au milieu des culottes. Dommage. Dans l’évier. Dans la poubelle. Sur ton bureau, bien sûr, la lettre volée, au milieu de tes partoches. Non. Dommage.

Putain, décroche ! Décroche, putain.

Je vais finir par m’inquiéter. Tes affaires sont toujours là. Enfin, je ne sais pas si elles y sont toutes. Peut-être que tu as fait un tout petit bagage, pour t’enfuir discrètement. Mais fuir quoi ? On ne s’est pas disputées. Peut-être que tu t’ennuyais. Tu as encore fait une insomnie. Tu as passé la nuit à errer dans l’appartement. En fumant tu m’as regardée endormie, et tu m’as trouvée moins belle qu’avant. Ou alors tu ne m’as pas regardée endormie, tu t’es rendu compte que tu n’aimais plus me regarder dormir. Et tu es partie.

Ou alors tu avais un rendez-vous cette nuit. Tu savais que tu ne risquais pas de me réveiller, moi la balourde au sommeil aussi lourd que mon amour. Tu es partie passer la nuit dans les bras d’une autre, ou d’un autre. Ou de plein d’autres. Tu pensais rentrer sagement à l’aube mais ton corps épuisé s’est endormi de plaisir. Ahhh ! Je ne voulais pas frissonner de dégoût. Je n’ai pas fait exprès. De toute façon tu t’en fous. Tu n’es pas là pour le voir. Tu n’es pas là. Décroche s’il te plaît.

Peut-être que tu regrettes et que tu n’oses pas rentrer. Tu sais que je te devine. Tu sais que je te sais. Peut-être que tu as peur de me dégoûter. Mais je m’en fous des autres, mon amour. Je m’en fous presque. Si tu regrettes et que tu rentres maintenant, je te pardonne.

Je compte jusqu’à trois.

Un.

Deux.

Je te laisse encore un quart d’heure.
Je t’aime trop, je pourrais te pardonner n’importe quoi. Mais reviens. Tu vas revenir avec l’odeur d’un autre sexe sur toi. Je le sentirai et je ne dirai rien. Tu prendras ta douche et tu redeviendras comme avant. Et je te prendrai dans mes bras, et il n’y aura que toi et moi. Et l’empreinte de ses mains sur tes seins. Ton beau corps souillé par ses baisers. Baisée. Mais reviens. Je te laisse encore une heure pour rentrer. Après je serai intraitable. Reviens. Décroche s’il te plaît. Je sais que tu n’es pas là, bordel, c’est bien là le problème. Non je ne veux pas te laisser de message. C’est toi qui aurais dû me laisser un message. Si tu tenais à moi. Si tu tenais un tout petit peu à moi.

Je vais faire semblant d’être dans un film et aller pleurer sur le lit. Si tu devais rentrer je n’ai pas envie d’être en train de chialer sur le siège des toilettes ou de baver des larmes sur le carrelage de la cuisine. Je vais mettre ma belle robe de chambre en velours et m’allonger sur le lit avec quelques larmes très dignes. Je ne sais pas pourquoi c’est toujours sur un lit qu’on est censé chialer. Les ravages de Disney. Je vais d’abord me passer de l’eau sur le visage. Parce que je ne suis déjà plus très digne. Si tu devais rentrer maintenant tu aurais envie de repartir immédiatement. Qu’est-ce que je raconte, si tu devais rentrer, tu vas rentrer.

Maintenant.

Je compte jusqu’à trois.

Un.

Non, j’ai dit que je te laissais encore une heure. Un peu moins maintenant. Qu’est-ce que je vais faire en attendant ? Je ne vais pas pleurer sur le lit pendant une heure. Tu vas rentrer et je serai une momie desséchée. Je serai une chips. Ou noyée dans un lac d’eau salée. Sur le lit. Dans ma belle robe de chambre en velours. C’est déjà ça.

J’ai faim. Mais si tu rentres pendant que je bouffe des tartines tu vas penser que je ne me suis pas inquiétée. Tu vas penser que je m’en fous, que peut-être je t’aime un peu moins qu’avant, un peu moins passionnément. Tu vas penser que tu peux faire ça souvent. M’abandonner avant le lever, et puis me retrouver en train de me bâfrer sans pleurer. Tu vas penser que je n’ai pas besoin d’explications. Tu vas penser que tu peux t’en tirer comme ça. Ou tu croiras que je ne t’aime plus et tu seras blessée. Et tu vas me quitter. Mais non tu n’es pas comme ça. Tu n’es pas de celles qui ont besoin d’être possédées pour se sentir aimées. Tu es tellement mal tombée sur moi, mon pauvre amour.

Qu’est-ce qu’il vaut mieux, que tu me retrouves en train de manger du pain grillé mouillé de larmes, ou que tu me retrouves très digne sur le lit en train de gargouiller ? Je vais prendre de quoi manger dans la chambre. Si j’entends la porte s’ouvre, non, quand j’entendrai la porte s’ouvrir, j’aurai le temps de cacher l’assiette sous le lit. Et puis de m’y jeter avec mes beaux cheveux épars sur les épaules découvertes par le velours de la robe de chambre, les lèvres gonflées de chagrin mais pas les yeux, pas trop, il ne faut pas que tu me méprises. Il faut juste que tu te sentes coupable.

Qu’est-ce que je raconte. Quelle horreur. Je me fais horreur. Je te ferais horreur aussi si tu m’entendais. Heureusement que tu n’as pas décroché. Qu’est-ce que je raconte. Décroche. Décroche, s’il te plaît.

Je ne fais pas semblant. Je te jure. Je me vautre vraiment dans les larmes et l’angoisse, et la morve, et j’en fous partout sur le lit parce que je m’en fous de ce lit si je ne le partage plus avec toi.

Salope.
Je t’aime, s… salope. J… je t’aime, j… Je.

Elle prend la carafe d’eau, s’en sert précautionneusement un verre, puis se le vide sur la tête. La carafe explose sur le mur.
Noir.
Fracas.
Silence.

C’est quoi ça ?

Lumière. Elle tient une lettre à la main. L’attendue entre. La pièce est totalement détruite.

Il était là.

Quelle cruche.

Quelle cruche je fais, même pas regardé sous l’oreiller.

Pardon mon amour. Merci mon amour. Pardon d’avoir douté.

Long silence. Noir.
On entend la porte se refermer.

The City of the Dogs and the City of the Thin-nosed Fish

They are behind the door. I know it because of the fire smell of their torches. I cannot hear them. My blood is pulsing too loud against my temples.

They are there, eager for revenge. Revenge against you who didn’t do anything. Revenge against you who are now still squeezing up your warm body against mine, to comfort me. Your head in my neck, your cheek against my cheek. Like you always did. But tonight I know this is my turn to protect you. I know I am the only one able to save you. But I also know I am all alone and disarmed, facing those barbarians. I am too small. They are too crazy.

The ribbon glides from my hair while I am rocking you like a child.

The ribbon glides around your neck and you do not move.

The ribbon tightens around your neck and the house door flies into pieces.

You moan for the last time. Very softly. You don’t complain. You just want to comfort me for the last time : it’s gonna be all right, they will not get me.

They will not get you. They will not get you.

They didn’t get you.

I am closing your golden eyes when they find us hidden under the table. Your body is still warm when they grab you. My fingers cling on to your fur. All my life this fur warmed me up. On the morning, my first contact with the world. And every night I could sleep only feeling your warmth against my bare skin. And tonight you are gone, and they want to take you away from me.

They didn’t have you death, they will not have your body. And I hang on to you. I cling to you. But I am too little. I am too little and they take you away from me. Those disgusting fish worshippers are taking you away from me. They are snatching you from my arms, those disgusting dog-eaters. And I scream, like I never did before. I scream like I never shouted at my mother during an argument, because always you have been there to calm me down. I scream like I never did to extirpate myself from a nightmare, because always you have protected me. I scream when their blade sink into your neck. Your neck still adorned with my ribbon that killed you. I scream when your fur turn to red. I scream too loud to hear the noise of your head when it falls on the floor. I am still screaming when they abandon me cowering on the beheaded corpse of my dog. I am screaming the face in your soiled fur.

I am not screaming anymore when my parents return from the fields. I am done with screaming.

The door is smashed.

My lashes are stuck up.

The salt on my red cheeks.

The ash on my head.

My shaved head.

My shaved body.

The down between my legs, annunciating I would soon be nubile, I shaved it. My hair, I shaved it. All my body, shaved, like the razor cut your throat, like the death stole your fur.

Your fur, I kept it.

Your fur, I will always keep it. It will be mine from now on.

That is the day I grew up.

You do not enter into adulthood. You fall into it. You never get up.

It is not the blood one day I found in my pants, it is not the change of my body, it is not the change of my voice that transformed me. It is your blood, it is the loss of your body, it is the loss of you. And with this loss, all my world fell apart.

That is the day I grew up, when I understood the fish we ate here were gods in the next village. When I understood that dogs who were our gods were eaten in the next village.

When I understood in other villages they had other gods.

When I understood in other villages they could eat fish and dog.

When I understood in other villages they didn’t have any god.

That is the day I left.

The house had become too empty. The house was full of your absence. The house was full of your death. The whole village was still resounding with your death. And our men were already sharpening their knives to avenge you. I understood there would always have gods or dogs to kill. That is the day I left my parents and my religion.

I wanted to grow up, I wanted to toughen up. My mother used to say : a good library is the treasure of the remedies of the soul. I went to Alexandria and I saw the scrolls. All the wisdoms of the world stacked on each other. I wanted to eat everything. I wanted to understand everything. But the wisdoms of the world tread on each other’s toes. What a book says, another one can deny it. In one book, aquatic turtle is a harmless animal. It is responsible of drought in another one. In another one, it is responsible for the Nile flood. It is an evil symbol in another one.

I read all that and I understand. I understand books are only humans like others, but the madness is more powerful. I understand books contain more power than wisdom. I understand to change the world you have to change the books.

Ambushed. I am waiting. That’s it. The companion whistled. The heat inflaming my cheeks is only mine yet. Crouching in the dust, I unsheathe my bow, my board, put a stick in it. Turn and turn and flip. Sawdust accumulates. My hands are shaking. Sawdust is heating but doesn’t ignite. I accelerate the movement of the bow. I blow. The ember comes, that I cover with dry grass. The companion whistles, a second time. I open the flask, and plunge in it the tupe of my arrow, covered with fabric. At my feet, the heap of grass is starting to ignite. Quick, before our light are spotted. I pass the ring on my thumb. I plunge the arrow into the fire. I strip my muscles and my bow. The companion whistles a third time. I let go of the bowstring. I do not shake anymore. All our burning arrows attack the misleading library. And we do it again. My body is moving by itself. In the darkness around me, I can feel without seeing them my comrades performing the same gesture as me at the same time. My arrow plunges into the alcohol. My arrow plunges into the fire. As a ritual dance. My bowstring tightens. The companion whistle. All our arrows reply while cutting through the air. They join the beginning of the fire. Books : it burns well. And we do it again. Arrow, alcohol, fire, bowstring, whistle. And we do it again. People are screaming around me I think, running, fleeing, struggling. And we do it again, do it again, do it again. Excited. Alive. Victorious. And we do it again. I would not have avenged your death. I would not have tried to avenged you. I wanted your death not be in vain but it was. You died innocent, punished for being. You died innocent, punished for not being a god. You were punished there are no gods.

I haven’t avenged you, I have punished the culprit.

My mother used to say : a good library is the treasure of the remedies of the soul.

I say : a good library is a burning one.

La ville des chiens et la ville des poissons au nez fin

Ils sont derrière la porte. Je le sais à l’odeur de brasier de leurs torches, je le sais à l’odeur de métal des chiens égorgés. Je ne les entends pas. Mon sang cogne trop fort contre mes tempes. Ils sont là et réclament vengeance. Vengeance contre toi qui n’as pourtant rien fait. Vengeance contre toi qui à cet instant presses encore ton corps chaud contre le mien pour me réconforter. Ta tête dans mon cou, ta joue contre ma joue. Comme tu l’as toujours fait. Mais ce soir je sais que c’est à moi de te protéger. Je sais que je suis seule à pouvoir te sauver. Mais je sais aussi que je suis seule et désarmée face à ces barbares. Je suis trop petite. Ils sont trop fous.
Le ruban glisse de mes cheveux tandis que je te berce comme un enfant.
Le ruban glisse autour de ton cou et tu ne bouges pas.
Le ruban se resserre autour de ton cou et la porte de la maison vole en éclats.
Tu gémis une dernière fois. Très doucement. Tu ne te plains pas. Tu veux juste me rassurer une dernière fois : ça va aller, ils ne m’auront pas.
Ils ne t’auront pas. Ils ne t’auront pas.
Ils ne t’ont pas eu.

Je ferme tes yeux d’or quand ils nous trouvent cachés sous la table. Tu es encore chaud quand ils s’emparent de toi. Mes doigts s’agrippent à ta fourrure. Toute ma vie cette fourrure m’a réchauffée. Au réveil le matin, mon premier contact avec le monde. Et tous les soirs je me laissais aller au sommeil seulement en sentant ta tiédeur contre ma peau nue. Et ce soir tu n’es plus, et on veut t’enlever à moi.

Ils n’ont pas eu ta mort, ils n’auront pas ton corps. Et je m’accroche à toi. Je me cramponne à toi. Mais je suis trop petite. Je suis trop petite et on t’enlève à moi. Ils t’enlèvent à moi, ces immondes adorateurs de poissons. Ils t’arrachent à mes bras, ces sales mangeurs de chiens. Et je hurle comme je n’ai jamais hurlé. Je hurle comme je n’ai jamais hurlé contre ma mère même en plein cœur d’une dispute, parce que toujours tu étais à mes côtés pour me calmer. Je hurle comme je n’ai jamais hurlé pour m’extirper d’un cauchemar, parce que toujours tu m’en as protégée. Je hurle quand leur lame s’enfonce dans ton cou. Ton cou toujours orné de mon ruban qui t’a tué. Je hurle quand ton pelage rougit. Je hurle trop fort pour entendre le bruit que fait ta tête en tombant sur le sol. Je hurle encore quand on m’abandonne recroquevillée sur le cadavre de mon chien décapité. Je hurle le visage dans ta fourrure souillée.

Je ne hurle plus quand mes parents rentrent des champs. J’ai fini de hurler.
La porte fracassée.
Mes cils collés.
Le sel sur mes joues rougies.
La cendre sur mon crâne.
Mon crâne rasé.
Tout mon corps rasé.
Le duvet qui s’épaississait entre mes cuisses pour annoncer que je serais bientôt nubile, je l’ai rasé. Ma chevelure, je l’ai rasée. Tout mon corps, rasé, comme le rasoir t’a tranché la gorge, comme la mort t’a volé ta fourrure.
Ta fourrure, je l’ai gardée.
Ta fourrure, je la garderai toujours. Elle sera la mienne désormais.

C’est ce jour-là que j’ai grandi.
On n’entre pas dans l’âge adulte. On y tombe. On ne s’en relève jamais.
Ce n’est pas le sang qu’un jour j’ai trouvé dans ma culotte, ce n’est pas le changement de mon corps, ce n’est pas le changement de ma voix qui m’a transformée. C’est ton sang à toi, c’est la perte de ton corps, c’est la perte de toi. Et avec ta perte c’est mon monde qui s’est écroulé.

C’est ce jour-là que j’ai grandi, quand j’ai compris que les poissons que nous mangions ici étaient des dieux dans le village d’à côté. Quand j’ai compris que les chiens qui étaient nos dieux étaient mangés dans le village d’à côté.

Quand j’ai compris que dans d’autres villages on avait d’autres dieux.
Quand j’ai compris que dans d’autres villages on mangeait du poisson et du chien.
Quand j’ai compris que dans d’autres villages on n’avait pas de dieux.

C’est ce jour-là que je suis partie.

La maison était devenue trop vide. La maison était pleine de ton absence. La maison était pleine de ta mort. Le village entier résonnait encore de votre mort. Et nos hommes aiguisaient déjà leurs couteaux pour aller vous venger. J’ai compris qu’il y aurait toujours des dieux ou des chiens à tuer.
C’est ce jour-là que j’ai quitté mes parents et ma religion.

J’ai voulu grandir, à force. J’ai voulu m’endurcir. Ma mère disait : une bonne bibliothèque est le trésor des remèdes de l’âme. Je suis partie à Alexandrie et j’ai vu les rouleaux. Tous les savoirs du monde empilés les uns sur les autres. Je voulais tout manger. Je voulais tout comprendre. Mais les savoirs du monde se marchent sur les pieds. Ce qu’un livre dit, un autre peut le nier. Dans un livre la tortue aquatique est un animal inoffensif. Elle est responsable de la sècheresse dans un autre. Dans un autre elle est responsable de la crue du Nil. Elle est un symbole du mal dans un dernier. Je lis tout ça et je comprends. Je comprends que les livres ne sont que des humains comme les autres, mais dont la folie a plus de pouvoir. Je comprends que les livres renferment plus de pouvoir que de savoir. Je comprends que pour faire changer les choses il faut changer les livres.

Embusquée. J’attends. Ça y est. Le copain a sifflé. La chaleur qui embrase mes joues n’est que la mienne encore. Accroupie dans la poussière je dégaine mon archet, ma planchette, y plante une baguette. Gire et vire et volte. La sciure s’accumule. Mes mains tremblent. La sciure s’échauffe mais ne s’enflamme pas. J’accélère le mouvement de l’archet. Je souffle. La braise vient, que je recouvre d’herbe sèche. Le copain a sifflé, une deuxième fois.
Je débouche la gourde. J’y plonge l’embout de ma flèche, recouvert de tissu. À mes pieds le tas d’herbe commence à s’enflammer. Vite, avant que nos feux soient repérés. Je passe l’anneau à mon pouce. Plonge ma flèche dans le feu. Bande mes muscles et mon arc. Le copain siffle une troisième fois.
Je lâche la corde. Je ne tremble plus. Toutes nos flèches enflammées prennent d’assaut la bibliothèque mensongère. Et on recommence. Mon corps bouge de lui-même. Dans la pénombre autour de moi, je sais sans les voir que mes compagnons exécutent les mêmes gestes que moi en même temps que moi. Ma flèche plonge dans l’alcool. Ma flèche plonge dans le feu. Comme une danse rituelle. Ma corde se tend. Le copain siffle. Toutes nos flèches lui répondent en fendant l’air. Elles y rejoignent le feu qui commence déjà à prendre. Les livres : ça brûle bien.
Et on recommence. Flèche, alcool, feu, corde, sifflement. Et on recommence. Ça hurle autour de moi je crois, ça court, ça fuit, ça se débat. Et on recommence. Et on recommence. Grisée. Vivante. Victorieuse. Et on recommence. Je n’aurai pas vengé ta mort. Je n’aurai pas cherché à te venger.
J’ai voulu que ta mort ne soit pas vaine mais elle l’était. Tu es mort innocent, puni d’avoir été. Tu es mort innocent, puni de n’être pas un dieu. Tu as été puni qu’il n’y ait pas de dieux.
Je ne t’ai pas vengé, j’ai châtié le coupable.

Ma mère disait : une bonne bibliothèque est le trésor des remèdes de l’âme.
Moi je dis : une bonne bibliothèque est une bibliothèque qui brûle.

Et je courais…

Et je courais silence

Tête nue sous l’orage

Sous cette pluie salée qu’acidifiaient mes larmes

Et nous marchions ensemble sous le même orage

Nos cheveux déchirés de la même dentelle

Dans le noir de corbeau de ta jupe trop courte

Dans les immensités de tes pupilles trop grandes

Je te lisais

Je te devinais ma sœur d’armes

Nous dansions toutes deux sous la même douleur

Et dans le sang perdu ruisselant derrière nous

Je croyais voir mourir des vierges et des empires

Les larmes de rimmel qui coulaient sur nos joues

Nous maquillaient des veines tout le long du cou

Et nous nous blottissions

Enchaînées l’une à l’autre

Agrippées à nos vies à défaut d’une mort

Sous cette pluie des flèches et des crachats des Autres

Tranquilles et perdues nous pressentions l’aurore.

Une Fille.

Une fille
Déchirée
Emprisonnée dans sa bulle de silence
Elle était heureuse avant
Elle avait confiance en la vie
Mais elle portait dans son cœur
Une bête image d’Épinal
Une image qui la trompait

Elle était jolie avant
Elle s’était parée de bracelets dorés
Avait colorié
ses pommettes en rose et ses paupières en mauve
À son retour, le rose avait mis les voiles
vers un monde parallèle
Où son double était né sous la bonne étoile

Ses lèvres sont désormais muettes
Et c’est son cœur qui hurle son horreur
Si fort
Qu’elle-même en devient sourde

Honteuse
Elle se sent coupable
D’un crime dont elle est la victime
Mais le silence aggrave son cas
sans le vouloir, la condamne à l’effroi
Permanent
Au détour d’une ruelle
Au détour de sa vie
Meurtrie
intérieurement
Un bleu au cœur
Un coup à l’âme
Pas de colère
Pas de hargne
Victime d’un drame
comme tant d’autres

Un fait divers marqua sa vie sous le signe de la folie.

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