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Carnet fourre-tout d'une autrice théâtreuse

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Étape

Un restaurant routier. La patronne est seule.

LA PATRONNE. (Une main dans le dos, elle essaie de défaire le nœud de son tablier, s’agace dessus) – Tu as encore fait un double-nœud. Tu as passé l’âge de ce genre de farces. Tu le sais bien, que j’aime pouvoir dénouer mon tablier d’une main. Je tire sur un cordon et le nœud cède, et alors mon corps délivré redevient le mien, il n’est plus cet uniforme de tenancière qui me porte tous les jours, dimanches et jours fériés, jusqu’à l’heure de la fermeture. C’est presque l’heure. Je vais pouvoir te parler. Parfois il reste encore quelques habitués, mais ils se font rares, ils perdent le chemin au fil du temps. Certains préfèrent maintenant attraper eux-mêmes leur casse-croûte en libre-service ou avaler un sandwich dans leur cabine pour perdre moins de temps. Leurs cafés sont à emporter, leurs cigarettes expédiées sur un bout de parking. Pourtant quelques-uns continuent de s’arrêter ici au milieu de leur route, qui ont encore envie de parler, encore envie de manger, parfois envie de me revoir. Ils t’ont connue toute gamine, grandir entre les tables ou rendre la monnaie, ils s’étonnent de ne plus te voir. Car tu n’es pas là. Alors moi aussi je m’étonne : tu devrais déjà être rentrée. Tu le sais bien, que je n’aime pas que tu traînes trop tard au bord de la route, qui sait ce qui pourrait t’arriver. Mais tu n’en as toujours fait qu’à ta tête, tête de mule, tête brûlée, il faut bien que jeunesse se passe, et ils n’insistent pas. Tu as dû partir en exploration urbaine, comme vous appelez ça, ou tu as sauté à l’arrière d’une moto comme je te l’ai interdit. Qui sait où tu es maintenant ? Les voyages forment la jeunesse, et il faut bien que jeunesse se passe.

Mais il commence à se faire tard. Tu sais ce que vont encore dire les gens ? Ils vont encore dire que c’est un père qu’il t’aurait fallu, que c’est un père qu’il te faut. C’est ça que tu veux ? Les gens vont encore dire que tu n’en fais qu’à ta tête brûlée parce que tu manques d’une figure paternelle pour mettre de l’ordre dans tout ça. Mais toi tu t’en ris, ça t’est égal, à toi, ce que disent les gens, tu traverses la vie avec la grâce d’un sac plastique blanc emporté par le vent. Et tu as autant de cervelle. Je te l’ai déjà dit, de ne pas traîner près des voies le soir, mais tu n’en fais qu’à ta tête de mule écervelée. Tu ne viendras pas te plaindre s’il t’arrive des bricoles.

Elle ramasse les derniers verres sur les tables.

Tu as vu l’heure ? (Avec un coup d’œil à l’horloge murale.) Et tu n’as toujours pas réparé l’horloge. Tu avais dit que tu t’en occuperais. C’est de ta faute si nos clients se mettent en retard à boire un dernier verre ou un troisième café. Je devrais être contente, ça en fait plus dans le tiroir-caisse ? Ma petite, ici on ne pousse pas à la consommation.

Merde à la fin ! Je suis ta mère, tu dois m’obéir. Même si je ne suis pas une bonne figure paternelle. J’ai de l’autorité, je le sais, tout le monde le dit. Même les touristes égarés s’appliquent à me parler français. Les motards qui s’arrêtent ici boire un café n’oseraient jamais oublier de me dire s’il vous plaît. Et quand j’ai décidé de fermer, le plus poivre des ivrognes courbe l’échine sans réclamer de dernier verre. J’ai de l’autorité, tout le monde le sait. Il en faut bien, pour tenir un restaurant routier, il en faut bien pour tenir tête à la route. Mais toi tête brûlée, il t’en faudrait bien plus pour t’arrêter, il t’en faudrait bien plus pour m’écouter. Et tu files comme un convoi de Hell’s Angels sur l’autoroute.

Dommage pour toi.

Elle sort un plat de tiramisu du réfrigérateur.

Personne n’a pris de dessert aujourd’hui. Seulement quelques cafés gourmands, et des sorbets pour les enfants. Ils s’imaginent qu’avec cette chaleur, un tiramisu ne passerait pas. Ils ont peur de somnoler au volant. Ils ne savent pas l’italien et ne comprennent pas que mon tiramisu est fait pour redonner des forces. (Elle l’attaque à la petite cuillère, directement dans le plat.) Si tu ne tardes pas trop, il t’en restera peut-être un peu. Mais tu devrais te dépêcher. J’ai très faim. Je vais tout manger. (Elle repose la cuillère.) Je te laisse une dernière chance.

Elle sort puis revient avec des cendriers dans les mains.

Attention, j’arrive.

Elle regarde autour d’elle. Silence. Elle se dirige vers le jukebox, passe « It’s a beautiful day » de Queen, puis reprend la cuillère et mange le tiramisu en silence dans la musique.

Il commence à se faire vraiment tard. Il commence à être vraiment temps que tu rentres. Tu ne crois pas que tu as passé l’âge de me faire un sang d’encre ? Dépêche- toi, j’ai presque fini. Ça va me redonner des forces, c’est fait pour ça. Tiramisù, tire-moi vers le haut. Toi tu n’en as pas besoin. Tu es plus forte que les fleurs qui réussissent à percer le béton de la route.

Elle repose la cuillère, souffle un peu. Elle a trop mangé. Elle fait un café.

Ça va me faire digérer. Ici tout le monde boit du café, le matin pour se réveiller, le midi pour digérer, le soir pour digérer encore et se réveiller encore avant de reprendre le volant. Tout le monde a la langue jaune, l’haleine empâtée, les paupières qui clignotent. Toi, tu ne bois jamais de café. Tu es bien réveillée et tu ne veux rien digérer. Tu pourrais manger le monde, il te faudrait des sirops de lumière, des smoothies de soleil, des limonades d’étoiles, des diabolos-galaxie. Tu n’en peux plus de servir des cafés. Tu te souviens quand tu apprenais à compter en rendant la monnaie ? Tu as appris à lire sur le menu du jour.

Elle boit son café.

Tu voudrais manger le monde, toi qui as appris la géographie sur les plaques d’immatriculation. Tu n’en peux plus des voitures qui disparaissent à l’horizon après avoir rechargé leurs batteries. Tout le monde s’arrête ici pour se poser. On s’arrête cinq minutes, dix minutes, une heure ou deux. On se pose devant un café, on se pose devant le plat du jour, on se pose sur la lunette des toilettes, on se pose sur la terrasse avec une cigarette. Toi, tu ne tiens pas en place. Je te revois tituber sur tes petites jambes entre les tables du restaurant. Tu lâchais déjà ma main pour te cramponner aux pieds des tabourets du bar. Et depuis que tu sais marcher, tu cours. Tu files. Je ne te tiens plus. Je ne sais jamais où tu es. Je ne sais pas où tu es. Tu devrais déjà être rentrée. Tant pis pour toi, tu ne sais pas ce que tu perds. (Elle reprend une cuillerée de tiramisu.) Il fallait rentrer à l’heure. Quelle heure est-il ? Je ne sais pas ce que j’ai fait de ta montre. Je sais que tu m’as dit qu’elle était waterproof, je sais que tu me l’as achetée pour ça, mais je préfère en prendre soin, alors je l’enlève toujours pour faire la vaisselle, et puis je ne sais pas où je la mets.

Elle vide les cendriers.

Je ne sais plus où elle est passée. Il y a longtemps que je ne l’ai pas vue.

Elle a envie d’une cigarette.

Elle devrait déjà être là. Elle sait bien que ça m’inquiète, mais elle n’en fait toujours qu’à sa tête. Je ne suis pas une mère poule, mais elle sait bien que ça m’inquiète. Je la laisse vivre, mais elle le sait bien, que ça m’inquiète. Ce n’est pas elle qui m’inquiète, c’est tout le reste. Je le sais bien qu’elle pourrait faire du skate sur l’autoroute, faire du vélo sur le toit de l’hôtel Mercure, je le sais bien qu’elle serait capable de s’envoler sur Mercure. Ce n’est pas elle qui m’inquiète, c’est le reste, tous ceux qui m’inquiètent, tous ceux qui prétendent que c’est un père qu’il lui faudrait, que c’est une figure d’autorité qu’il lui faudrait, comme si je n’avais pas d’autorité, comme si elle avait besoin d’un père ! D’ailleurs elle n’a pas non plus besoin 
de moi. Elle n’a besoin de rien : elle pourrait manger le monde. Elle n’a pas besoin de moi, je ne fais que l’entraver. C’est moi qui la retiens ici. Sans moi elle serait une véritable exploratrice, pas une exploratrice d’usines désaffectées. Sans moi elle pourrait faire le tour du monde sans avoir à rêvasser sur les plaques d’immatriculation ou les guides touristiques oubliés par les clients. Où est-ce qu’on irait ? Où est-ce que moi j’irais ? Ma fille a appris à marcher entre ces tables. Elle a dessiné dessus au cutter quand j’avais le dos tourné. Elle a appris la musique sur le jukebox. (Elle touche le bord du bar.) Et c’est ici que je la mesurais.

Il y a une marque par an. Elle avait neuf ans quand elle a dépassé le bar. Où est-ce que j’irais ? Pour aller au travail je n’ai pas à aller loin, j’habite juste à côté. Tous les jours je me lève, dimanches et jours fériés, je me fais du café, un seul, ma fille ne boit pas de café. Je bois mon café seule, ma fille n’est pas là, je ne sais pas où elle est. Alors je vais travailler.

Pour voir ma fille je n’ai pas à aller loin, elle est là, dans le bois des tables griffé de ses dessins, elle est dans les entailles qui ponctuent l’arête de mon bar, elle est dans le menu du jour qu’elle avait écrit à la craie. Où est-ce que j’irais ? Alors j’ouvre le bar, et c’est le moment où je peux penser à autre chose. Je dois dire bonjour aux clients, saluer les habitués, prendre les commandes, je dois encaisser, je dois réciter le menu parce que la craie commence à s’effacer. Je dois encaisser. Il y a des habitués dont je n’ai pas besoin de m’occuper. Ils ont leurs fantômes avec qui parler. Eux aussi sont des fantômes qui ne savent pas s’en aller. Parfois un vieil habitué qui n’est pas venu depuis longtemps me demande des nouvelles de ma fille, mais elle n’est pas là, qui sait où elle est encore passée, et il n’insiste pas. Les autres, les routiers, les motards, lui écrasent le pied, le poussent du coude. Ils s’installent à une table pour chuchoter, et quand je viens prendre leur commande ils changent de sujet. Et leurs yeux me regardent avec pitié.

Elle passe « The show must go on », vide les cendriers, passe l’éponge sur les tables.

S’ils savaient comme ils me font rire, avec leur pitié, qui n’ose plus me demander comment je vais, qui n’ose plus faire de blagues salaces devant moi, qui n’ose plus parler de leurs enfants sous mon toit. Mais moi je continue à rire, je continue à travailler, parce qu’il faut bien continuer, qu’est-ce que je pourrais bien faire d’autre ? Mes hanches entre les tables se déplacent de la même façon que du temps où on m’appelait fille-mère. Mes formes sont toujours les mêmes. Depuis que ma fille n’est plus là, je n’ai plus de hanches. Je n’ai plus de forme. Depuis que je ne suis plus mère, je ne suis plus une femme. Je ne suis ni veuve ni orpheline. On dit qu’il n’y a pas de mot pour dire ce que je suis. Pourtant je suis encore une femme. Mais pour tous ceux qui ont connu ma fille, je ne suis plus qu’une créature amputée.

Je ne suis plus qu’une plaie. Je devrais partir, mais où est-ce que j’irais ?

Elle range les chaises à l’envers sur les tables.

Il y a des bruits. On dit que cette portion de l’autoroute va être désaffectée. C’est ma fille qui serait contente. Mais moi, où est-ce que j’irais ? Je pourrais en profiter pour voyager, comme ma fille le voudrait, comme ma fille en rêvait. Je pourrais faire le tour du monde pour ma fille qui aurait voulu le manger. Je pourrais aller dans l’espace pour ma fille qui n’est jamais allée plus haut que le toit de l’hôtel Mercure. Je pourrais l’emmener ailleurs pour qu’elle puisse se disperser aux quatre coins du monde. Comme elle en rêvait. Il faut que je ferme. Il est tard. Je ne sais pas quelle heure il est, mais j’aurais déjà dû fermer.

Elle passe « We are the champions ». Ce faisant, elle lave la tasse à café, le plat à gâteau, les cendriers, les rince, les essuie puis les range.

Je vais me coucher.

Elle se dirige vers la porte.

Tu éteindras quand ce sera fini ?

Un temps. Elle revient, éteint elle-même la lumière et sort en fermant à double tour derrière elle. Le jukebox finit de jouer seul.

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27

Il y a encore quelques années les tarifs jeunes s’arrêtaient à 25 ans
Et les rockstars mouraient à 27 ans.
Aujourd’hui, on est jeune jusqu’à 28 ans
Parfois même 30.
Et les stars décèdent à 69 ans.
Alors notre peau reste jeune le plus longtemps possible
Mais tout de même, il faut grandir, ne pas s’attarder dans l’adolescence, ne pas être des gamins
Parce que les gamins sont naïfs, et il ne faut pas être naïf.
Il faut survivre.
Et puis les jeunes d’aujourd’hui ne savent pas ce que c’est le rock. Le vrai.
Celui qui vit si vite qu’il en meurt jeune.
Il m’arrive de me sentir hyper adulte.
Je règle un problème, je prends une initiative, je remplis de la paperasse, je cesse de fuir, je frappe au lieu de faire semblant de dormir, je parle à quelqu’un, je retrouve mon chemin.
Et je me sens hyper adulte.
C’est sûrement la preuve que je ne suis pas une adulte.
Le serais-je si les nuits blanches avaient perdu de leur superbe
Et les verres de vin leur goût d’interdit ?
Le serais-je si marcher dans la rue n’était plus une aventure ?
Si je l’étais, comprendrais-je enfin la langue ou comme tout le monde ferais-je semblant ?
Croyez-le
Les jeunes de nos jours écoutent toujours
Jim Morrison, Jimi Hendrix, Janis Joplin
Cobain et les échos de leur voix morte qui reste vivante
La voix de la jeunesse éternelle
Celle qui meurt à 27 ans.

Aujourd’hui j’ai 27 ans.
Est-ce que ma jeunesse doit mourir ?

Ils sont derrière la porte. Je le sais à l’odeur de brasier de leurs torches, je le sais à l’odeur de métal des chiens égorgés. Je ne les entends pas. Mon sang cogne trop fort contre mes tempes. Ils sont là et réclament vengeance. Vengeance contre toi qui n’as pourtant rien fait. Vengeance contre toi qui à cet instant presses encore ton corps chaud contre le mien pour me réconforter. Ta tête dans mon cou, ta joue contre ma joue. Comme tu l’as toujours fait. Mais ce soir je sais que c’est à moi de te protéger. Je sais que je suis seule à pouvoir te sauver. Mais je sais aussi que je suis seule et désarmée face à ces barbares. Je suis trop petite. Ils sont trop fous.
Le ruban glisse de mes cheveux tandis que je te berce comme un enfant.
Le ruban glisse autour de ton cou et tu ne bouges pas.
Le ruban se resserre autour de ton cou et la porte de la maison vole en éclats.
Tu gémis une dernière fois. Très doucement. Tu ne te plains pas. Tu veux juste me rassurer une dernière fois : ça va aller, ils ne m’auront pas.
Ils ne t’auront pas. Ils ne t’auront pas.
Ils ne t’ont pas eu.

Je ferme tes yeux d’or quand ils nous trouvent cachés sous la table. Tu es encore chaud quand ils s’emparent de toi. Mes doigts s’agrippent à ta fourrure. Toute ma vie cette fourrure m’a réchauffée. Au réveil le matin, mon premier contact avec le monde. Et tous les soirs je me laissais aller au sommeil seulement en sentant ta tiédeur contre ma peau nue. Et ce soir tu n’es plus, et on veut t’enlever à moi.

Ils n’ont pas eu ta mort, ils n’auront pas ton corps. Et je m’accroche à toi. Je me cramponne à toi. Mais je suis trop petite. Je suis trop petite et on t’enlève à moi. Ils t’enlèvent à moi, ces immondes adorateurs de poissons. Ils t’arrachent à mes bras, ces sales mangeurs de chiens. Et je hurle comme je n’ai jamais hurlé. Je hurle comme je n’ai jamais hurlé contre ma mère même en plein cœur d’une dispute, parce que toujours tu étais à mes côtés pour me calmer. Je hurle comme je n’ai jamais hurlé pour m’extirper d’un cauchemar, parce que toujours tu m’en as protégée. Je hurle quand leur lame s’enfonce dans ton cou. Ton cou toujours orné de mon ruban qui t’a tué. Je hurle quand ton pelage rougit. Je hurle trop fort pour entendre le bruit que fait ta tête en tombant sur le sol. Je hurle encore quand on m’abandonne recroquevillée sur le cadavre de mon chien décapité. Je hurle le visage dans ta fourrure souillée.

Je ne hurle plus quand mes parents rentrent des champs. J’ai fini de hurler.
La porte fracassée.
Mes cils collés.
Le sel sur mes joues rougies.
La cendre sur mon crâne.
Mon crâne rasé.
Tout mon corps rasé.
Le duvet qui s’épaississait entre mes cuisses pour annoncer que je serais bientôt nubile, je l’ai rasé. Ma chevelure, je l’ai rasée. Tout mon corps, rasé, comme le rasoir t’a tranché la gorge, comme la mort t’a volé ta fourrure.
Ta fourrure, je l’ai gardée.
Ta fourrure, je la garderai toujours. Elle sera la mienne désormais.
 
C’est ce jour-là que j’ai grandi.
On n’entre pas dans l’âge adulte. On y tombe. On ne s’en relève jamais.
Ce n’est pas le sang qu’un jour j’ai trouvé dans ma culotte, ce n’est pas le changement de mon corps, ce n’est pas le changement de ma voix qui m’a transformée. C’est ton sang à toi, c’est la perte de ton corps, c’est la perte de toi. Et avec ta perte c’est mon monde qui s’est écroulé.
 
C’est ce jour-là que j’ai grandi, quand j’ai compris que les poissons que nous mangions ici étaient des dieux dans le village d’à côté. Quand j’ai compris que les chiens qui étaient nos dieux étaient mangés dans le village d’à côté.
 
Quand j’ai compris que dans d’autres villages on avait d’autres dieux.
Quand j’ai compris que dans d’autres villages on mangeait du poisson et du chien.
Quand j’ai compris que dans d’autres villages on n’avait pas de dieux.
 
C’est ce jour-là que je suis partie.
 
La maison était devenue trop vide. La maison était pleine de ton absence. La maison était pleine de ta mort. Le village entier résonnait encore de votre mort. Et nos hommes aiguisaient déjà leurs couteaux pour aller vous venger. J’ai compris qu’il y aurait toujours des dieux ou des chiens à tuer.
C’est ce jour-là que j’ai quitté mes parents et ma religion.
 
J’ai voulu grandir, à force. J’ai voulu m’endurcir. Ma mère disait : une bonne bibliothèque est le trésor des remèdes de l’âme. Je suis partie à Alexandrie et j’ai vu les rouleaux. Tous les savoirs du monde empilés les uns sur les autres. Je voulais tout manger. Je voulais tout comprendre. Mais les savoirs du monde se marchent sur les pieds. Ce qu’un livre dit, un autre peut le nier. Dans un livre la tortue aquatique est un animal inoffensif. Elle est responsable de la sècheresse dans un autre. Dans un autre elle est responsable de la crue du Nil. Elle est un symbole du mal dans un dernier. Je lis tout ça et je comprends. Je comprends que les livres ne sont que des humains comme les autres, mais dont la folie a plus de pouvoir. Je comprends que les livres renferment plus de pouvoir que de savoir. Je comprends que pour faire changer les choses il faut changer les livres.
 
Embusquée. J’attends. Ça y est. Le copain a sifflé. La chaleur qui embrase mes joues n’est que la mienne encore. Accroupie dans la poussière je dégaine mon archet, ma planchette, y plante une baguette. Gire et vire et volte. La sciure s’accumule. Mes mains tremblent. La sciure s’échauffe mais ne s’enflamme pas. J’accélère le mouvement de l’archet. Je souffle. La braise vient, que je recouvre d’herbe sèche. Le copain a sifflé, une deuxième fois.
Je débouche la gourde. J’y plonge l’embout de ma flèche, recouvert de tissu. À mes pieds le tas d’herbe commence à s’enflammer. Vite, avant que nos feux soient repérés. Je passe l’anneau à mon pouce. Plonge ma flèche dans le feu. Bande mes muscles et mon arc. Le copain siffle une troisième fois.
Je lâche la corde. Je ne tremble plus. Toutes nos flèches enflammées prennent d’assaut la bibliothèque mensongère. Et on recommence. Mon corps bouge de lui-même. Dans la pénombre autour de moi, je sais sans les voir que mes compagnons exécutent les mêmes gestes que moi en même temps que moi. Ma flèche plonge dans l’alcool. Ma flèche plonge dans le feu. Comme une danse rituelle. Ma corde se tend. Le copain siffle. Toutes nos flèches lui répondent en fendant l’air. Elles y rejoignent le feu qui commence déjà à prendre. Les livres : ça brûle bien.
Et on recommence. Flèche, alcool, feu, corde, sifflement. Et on recommence. Ça hurle autour de moi je crois, ça court, ça fuit, ça se débat. Et on recommence. Et on recommence. Grisée. Vivante. Victorieuse. Et on recommence. Je n’aurai pas vengé ta mort. Je n’aurai pas cherché à te venger.
J’ai voulu que ta mort ne soit pas vaine mais elle l’était. Tu es mort innocent, puni d’avoir été. Tu es mort innocent, puni de n’être pas un dieu. Tu as été puni qu’il n’y ait pas de dieux.
Je ne t’ai pas vengé, j’ai châtié le coupable.
 
Ma mère disait : une bonne bibliothèque est le trésor des remèdes de l’âme.
Moi je dis : une bonne bibliothèque est une bibliothèque qui brûle.

Icare de pacotille, j’ai bu la coupe jusqu’à la lie
Et je m’y suis brûlé les cils

Un court instant planant entre éther et éthyle
Au milieu des étoiles dévorantes aux dents qui brillent
Ivre de gin et d’électricité je me gave du feu qui me ronge les veines

Et je sens mes entrailles exister
Putréfaction en pleine rébellion vaine
Car elles ne sortiront jamais de moi
Comme une âme prisonnière
Condamnée sans sursis à côtoyer mes vices
Ma rate, mon spleen, mes reins, mon appendice
Ma faim, ma nausée, et toute leur trivialité
Ma salive goudronneuse, mon haleine et mes larmes
Le sang régulier de l’enfant qui ne naîtra pas

Ma chair, ma peau, ma carne
Mes poils et la sueur du pauvre combat
Mes pores, mes ongles morts, ma lymphe
Mes yeux fragiles derrière mes paupières ailes de nymphe
Baissées sur la glaçante évidence macabre

Au dessus de mon corps j’ai beau me démener
Parfois m’en évader, comme je vomirais mon âme
Comme j’abandonnerais ma mue de serpent aux crabes
J’ai beau penser, crier, rêver, parfois aimer
Un peu écrire, souvent rire
Je suis un être humain qui va mourir

Et quelques nuits, quand les trains passent sous mes fenêtres endormies
J’entends encore
Le bruit des os qui craquent.

Ne me regarde pas.

Ne me regarde pas.
Ne te retourne pas.
Continue de marcher ton pas, ton regard rivé sur tes pas.
Les miens dans les tiens.
Mon souffle sur ta nuque qui agite ton crin.
Mon souffle court dans tes cheveux longs.
Mon regard dans ton dos comme un croc dans ma peau.
La pointe de mes seins contre tes omoplates.
Au travers de ta cage le tempo de ton cœur remplace celui qui a cessé de battre.
Ma cheville qui saigne, mon cœur qui ne bat plus.
Mon sexe qui palpite au rythme de ton pas.
Ne me regarde pas. Ne me regarde pas.
Devine-moi, ressens-moi derrière toi, imagine-moi, ne me regarde pas.
Ne me regarde pas, imagine-moi laide, entends-moi, comprends-moi, ne m’aime pas.
Mais tu m’as vue.
Regarde-moi.
Vois comme je suis belle sous mes cheveux saurs, la peau livide et les yeux morts, vois comme je suis belle lorsque je pleure une petite mort.
Vois-moi, qui déjà repars en arrière sur mes pas.
Salaud tu m’as tuée, de ton œil de vipère, de ton œil amoureux.
Puissent les mains de tes fans, sur lesquelles envolé tu slames, d’amour t’arracher tes atours, écorcher ta peau dorée, déchirer ton corps adoré.
Salaud qui m’as tuée, que tu viennes me retrouver.

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