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Carnet fourre-tout d'une autrice théâtreuse

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Dialogue

-Vous l’avez laissée seule.

-Tu l’as laissée seule.

-Comment avez-vous pu la laisser seule ?

-C’est ta sœur. Où étais-tu ?

-Je lui avais dit de ne pas y aller.

-C’est ta sœur, elle n’a pas à t’obéir. Où étais-tu ?

-Ce n’était pas un ordre.

-Où étais-tu ?

-C’était une supplique. Je devais travailler. Un espoir. Une prière.

-Garde tes prières. Il y a encore espoir. Tu étais au travail ?

-Je ne pouvais pas la protéger. Je dois gagner ma vie.

-Quelle vie ?

-Je dois gagner notre vie.

-Tu crois que moi je n’ai pas de famille ?

-Mais tu n’étais pas au travail.

-Je devais gagner notre vie.

-Et la vie de ma sœur ?

-Elle a choisi de la risquer.

-Elle est mineure.

-Le peuple est un éternel mineur.

-Tu inscriras ça sur sa tombe.

-Elle n’est pas morte.

-Si elle a la chance d’avoir une tombe.

-Votre mère pourrait t’entendre. Oui, elle aurait de la chance d’avoir une tombe.

-Et quoi ? Tu crois que ma mère ne sait pas ?

-Gardons espoir.

-Elle ne sait pas que sa fille va mourir à cause de toi ?

-Ne blâme pas la victime.

-Je ne blâme pas ma sœur, je te blâme toi.

-Tu t’émeus maintenant que c’est ta sœur, mais voilà des années que mes frères meurent.

-Tu n’as pas de frères. Où étais-tu ?

-N’ergote pas. Où étais-tu il y a treize ans de ça ?

-Où étais-tu quand pas aux côtés de ma sœur ? Il y a treize ans j’en avais huit.

-J’étais toujours à ses côtés, c’est moi qui l’ai amenée. J’avais huit ans aussi. C’est là que j’ai compris que je ne serais jamais du bon côté.

-Tu l’as entraînée de l’autre côté.

-C’est moi qui l’ai portée jusqu’ici. Je ne l’ai pas entraînée, je lui ai parlé, je n’ai fait que lui parler, et elle m’a entendue. Est-ce qu’elle n’a pas le droit de se révolter ? Est-ce qu’elle n’a pas le droit de rêver à une autre vie pendant que tu choisis d’y renoncer ?

-Je n’ai rien choisi. Il faut bien gagner sa vie.

-C’est cette vie que tu veux gagner ? Nous avons choisi d’en conquérir une autre. Nous ne demandons pas l’aumône. Nous choisirons notre propre vie. Nous l’arracherons.

-Sa vie, on la lui a arrachée.

-Oiseau de malheur. Ne proclame pas la défaite tant que ta sœur se bat encore. Si tu avais été là, tu saurais de quoi elle est capable.

-Arrête de crier.

-Je ne crie pas.

-Ma mère va t’entendre.

-Je ne crie pas. Qu’elle m’entende.

-Parle plus bas, je t’en prie par respect pour ma mère.

-Tu ne m’écoutes pas. Qu’elle m’entende, qu’elle entende le respect que j’ai pour sa fille, et sache de quoi est capable sa fille, et de quoi sont capables ceux d’en face, et sache que ce n’était pas un accident.

-Qu’elle meure, et tu mourras aussi, des mains de notre mère. Je peux te le prédire.

-Louise ne mourra pas.

-Tu le lui diras. Je croyais qu’ils avaient levé leur crosse vers le ciel ?

-Certains.

-C’était un accident ?

-D’autres obéissent encore aux ordres.

-Quels ordres ?

-D’autres encore prennent des initiatives.

-Quels ordres ? On ne tue pas son propre peuple.

-Si c’est là ce que tu crois, pourquoi avoir eu peur de nous rejoindre ?

-Je te le dis, il fallait bien que je travaille. Et ce n’est pas pour moi que j’avais peur. J’avais raison. Elle est si petite. Sa tête est à hauteur d’épaule.

-Ils ne visaient pas son épaule. Elle savait ce qu’elle faisait.

-Sa tête est à hauteur de poitrail.

-Ils ne visaient pas nos poitrails. Ce n’était pas un accident. Ils savaient ce qu’ils faisaient.

-Non, ce n’était pas un accident. Ce n’était pas par accident qu’elle se trouvait là. Ce n’est pas pas accident qu’ils font leur métier. Ils ont des ordres, tu l’as dit.

-Quel métier ? On ne tue pas son propre peuple ? On ne tire pas sur ses enfants. Ce n’était pas un accident.

-Lorsque quelque chose est lancé en l’air, ça finit bien par retomber en passant à hauteur de visage.

-Ce n’était pas lancé en l’air.

-Il faut bien disperser la foule.

-Nous ne sommes pas une foule, nous sommes le peuple. Il n’y avait pas de foule. Tous les hommes avaient déjà été embarqués. C’est la seule pudeur qui nous a permis d’échapper à la fouille.

-Tu me dis que par pudeur on n’a pas osé fouiller ma sœur mais qu’on a osé la tuer ?

-Je te dis ce que j’ai vécu. Ce n’était pas un accident.

-On ne tue pas une enfant. Où sommes-nous ? Où te crois-tu ?

-Et toi dans quel monde ? Qu’est-ce que tu lis ? Qu’est-ce que tu crois ?

-Je crois ce que je vois.

-Tu n’étais pas là.

-Tu y étais, toi. Tu manques de recul.

-Tu ne me crois pas.

-Je crois ce que je vois : que tu as entraîné ma sœur dans un combat qui n’est pas de sa taille.

-Mais ta sœur est immense, elle est multitude, elle a tout le courage de son innocence, elle a toute l’énergie de notre désespoir, elle a la rage de mordre la main qui fait semblant de la nourrir pour mieux l’asservir, elle est la colère et la famine du peuple.

-Ta gueule. Ferme. Ta. Gueule.

-Elle a toute la force du peuple avec elle. Tu ne me feras pas taire.

-La force du peuple qui l’a laissée seule.

-Je ne l’ai jamais quittée.

-Tu es bien la seule.

-Les autres ne l’ont pas abandonnée. Ils ont été raflés. Ils ne nous ont pas abandonnées. Nous ne les avons pas abandonnés. Nous les avons suivis jusqu’au bout. Ta sœur les a suivis jusqu’au bout. Et je ne l’ai pas quittée. Je n’ai lâché son bras que pour la charger sur mon dos. C’est moi qui l’ai amenée ici.

-C’est toi qui l’avais entraînée là-bas.

-Écoute-toi parler. Tu devrais être fier de ta sœur. Comme nous le sommes qu’elle soit des nôtres.

-J’ai toujours été fier de ma sœur. Ne te mêle pas de ma famille. J’ai toujours été fier de ma petite sœur mais je devais la protéger.

-Il t’aurait fallu nous rejoindre.

-Pour la protéger comme tu l’as fait alors que tu étais à ses côtés ? Il m’aurait fallu l’empêcher de vous rejoindre.

-Pour lutter à ses côtés. Comme nous l’avons fait.

-Lutter contre quoi ?

-N’espère pas me piéger. Tu crois que nous ne savons pas pourquoi nous luttons. Tu crois que nous ne savons pas contre qui nous luttons. À la vérité, c’est toi qui ne sais plus pourquoi tu travailles, c’est toi qui ne sais plus pour qui tu travailles. Ne méprise pas la sœur que tu risques de perdre et que tu devrais admirer comme nous l’admirons. Ne la prends pas pour une écervelée qui s’est laissée entraîner par de beaux discours et des éclats de rage adolescente, quand elle savait ce qu’elle faisait et les risques qu’elle courait, et que jusqu’au bout nous chercherions à la protéger.

-Beau travail.

-Rien n’est encore perdu. Tu peux encore nous rejoindre.

-Rejoindre quoi ? La poignée d’éclopés qu’il doit rester.

-Tu ne comprends pas. Ta sœur n’est pas seule à avoir un frère. Ta sœur n’est pas seule à être aimée. Les camarades que nous perdons, ce seront d’autres camarades gagnés.

-Tu es par trop naïve. Idiote ! Crois-tu vraiment que votre chair à canon pourra être renouvelée indéfiniment ?

-Peut-être, grâce à ta sœur.

-Ma sœur ne peut plus rien pour vous. Qu’elle s’en sorte, et je fais le vœu de ne plus jamais vous laisser l’approcher.

-Ne dis pas « vous » pour parler des camarades de ta sœur. Ne dis pas « vous » pour parler du peuple. Tu fais partie du peuple. Tu fais partie des nôtres.

-J’aurais pu. Si vous ne l’aviez pas tuée. J’aurais pu écouter vos harangues, j’aurais pu y acquiescer et m’y laisser entraîner.

-Menteur, tu préférais travailler.

-J’ai à nourrir une mère et une sœur. Mais j’étais d’accord avec vous dans le fond. J’étais acquis à votre cause bien avant que Louise ne le soit. Je n’osais pas encore y croire, mais j’aurais bien fini par vous suivre, si vous ne les aviez pas tuées. En tuant ma sœur, vous avez condamné ma mère, et vous vous êtes condamnés. Plus jamais je ne pourrai vous rejoindre.

-Ne blâme pas ta sœur en nous blâmant plutôt que de blâmer ses bourreaux. Tu te penses un grand frère protecteur mais tu n’y comprends rien. Tu ne cherches qu’à protéger ta sœur et ce faisant tu la perds. Tu rêves de la venger mais tu ne fais que l’abandonner. Pour un peu tu l’aurais déjà enterrée. Tu n’as jamais appris ce qu’était la solidarité. Tu n’as jamais marché pour un frère, un cousin abattu. Tu n’as jamais lutté, tu n’as fait que travailler en courbant l’échine, en remerciant parfois. Aujourd’hui tu découvres la violence et tu penses qu’elle vient de nous.

-Ne crois pas m’apprendre la vie.

-Louise l’a découverte aussi, la violence, mais elle ne s’y est jamais trompée. Comprends ce qui pourrait être sa dernière volonté si elle ne devait pas se réveiller.

-Tais-toi.

-N’espère pas me faire peur. La violence, je la connais, je ne crains pas la tienne. Combien peut-elle bien peser ? Mais la mort de ta sœur, elle peut peser lourd.

-Tais-toi, ne parle pas de la mort de ma sœur qui respire encore.

-Elle pourrait peser lourd. Et c’est ce que voudrait ta sœur. Le peuple n’aime pas qu’on lui tue ses enfants.

-Ne cherche pas à me faire croire que ma petite sœur a cherché à se sacrifier pour votre cause. Ne cherche pas à me faire croire que ma sœur est une martyre volontaire de votre cause. Ne cherche pas.

-Je ne veux rien te faire croire. Je veux juste garder l’espoir.

-Je garde l’espoir qu’elle se réveille.

-Je garde l’espoir qu’elle vive. Je ne veux pas la perdre ni la pleurer. Mais si elle doit mourir, que ce ne soit pas une défaite. Si elle doit mourir, que son combat ne meure pas. Que sa mort soit un levier, un sursaut, un instant de bascule. Que tout le peuple se soulève, ceux de son âge, ceux qui ont eu son âge un jour, ceux qui ont des enfants ou des petits-enfants. Et tout le peuple se soulèvera.

 

-Comment peux-tu y croire encore ?

 

-Est-ce que nous avons le choix ?

 

 

-Alors il ne nous reste qu’à attendre ?

 

 

 

 

-Que pouvons-nous faire qu’attendre ?

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La Revanche de Scapin

Ce texte est le fruit d’un atelier d’écriture auquel j’ai participé avec mon amie Ségolène Liautaud. L’exercice proposé était d’écrire la suite d’un extrait des Fourberies de Scapin, à savoir :

SCAPIN : Non vraiment, vous l’avez remis dans votre poche.

GÉRONTE : Ah ! c’est la douleur qui me trouble l’esprit.

SCAPIN : Je le vois bien.

GÉRONTE : Que diable allait-il faire dans cette galère ? Ah ! maudite galère ! traître de Turc à tous les diables !

SCAPIN : Il ne peut digérer les cinq cents écus que je lui arrache ; mais il n’est pas quitte envers moi, et je veux qu’il me paye en une autre monnaie l’imposture qu’il m’a faite auprès de son fils.

Et voici la suite que nous avons imaginée…

Scapin reste seul. Jean-Théophile entre.

JEAN-THÉOPHILE. — Bravo, mon amour ! Tu as su triompher de la mesquinerie de mon raciste de père ! Plus rien désormais ne s’oppose à notre lune de miel au fil du Nil.

SCAPIN. — Cinq cents écus ne sauraient apaiser mon courroux. Je n’oublie pas que ton père et son racisme de classe ont tenté de me discréditer auprès de toi.

JEAN-THÉOPHILE. — Tranquilise-toi, mon amour, et abandonne tes projets de vengeance. (Il l’enlace.) Ne te suffit-il pas d’imaginer notre avenir commun ?

SCAPIN. — Ah, mon cher ange, ta mansuétude te perdra. Mais moi, qui n’ai pas les mêmes privilèges que toi, je dois mener à bien ce combat.

JEAN-THÉOPHILE. — Allons mon amour, quitte cet air renfrogné pour une tenue qui te sied bien mieux. (Il déboucle la ceinture de Scapin qui ne réagit pas.) Il nous faut faire preuve d’indulgence envers cet homme qui, tout pingre et raciste qu’il est, n’en demeure pas moins mon père. (Il empoigne le braquemart de Scapin et se l’enfourne goulûment dans le gosier.)

SCAPIN. — Ah, mon cher et tendre, tu ne crois pas si bien dire ! C’est bien justement de cela que je voulais… Ah ! Attends, laisse-moi finir ! C’est bien justement de cela que je voulais… AAAAAHHHHH !

Géronte entre.

GÉRONTE. — Oh mon dieu !

JEAN-THÉOPHILE. — Oh mon dieu !

SCAPIN. — Oui, c’est ce que j’allais dire.

GÉRONTE. — Arrière, infâme créature sodomite ! Retire tes sales pattes de mon enfant !

SCAPIN. — Croyez m’en, ce n’est plus un enfant.

GÉRONTE. — Silence, suppôt de Satan ! Tu ne souilleras point notre lignée !

JEAN-THÉOPHILE. — Assez, père ! Ne parlez pas de souillure quand il s’agit d’amour.

GÉRONTE. — Jean-Théophile, tu ne sais pas ce que tu dis ! La perversité de ce serviteur t’a fait perdre la tête !

JEAN-THÉOPHILE. — Oui, j’ai perdu la tête ! J’ai perdu la tête pour lui et je lui ai donné mon cœur.

GÉRONTE. — Ah ! C’est mon cœur à moi qui saigne de voir mon fils unique se rouler ainsi dans la fange.

SCAPIN. — Apaisez-vous, Monseigneur, car la situation n’est pas telle qu’elle vous semble.

GÉRONTE. — Que dis-tu là, oiseau de malheur ?

SCAPIN. — N’avez-vous donc jamais remarqué comme le teint hâlé de Jean-Théophile et ses boucles d’ébène ressemblent curieusement à celles de votre voisin ?

GÉRONTE. — Comment ! Le vendeur de kébab !

JEAN-THÉOPHILE. — Père ! Je t’ai déjà dit cent fois qu’il n’était pas vendeur de kébab mais patron d’un restaurant gastronomique.

SCAPIN. — Hé oui, vil xénophobe, il était temps que vous sachiez la vérité quant à votre femme et à celui que vous appeliez votre fils.

GÉRONTE. — Ah ! Qu’ouïs-je ? Qu’entends-je ? Que comprends-je ?

SCAPIN. — Vous comprenez fort bien ! Tandis que toute votre vie durant, vous crachiez votre venin sur les Turcs, vous en éleviez un au sein même de votre foyer !

GÉRONTE. — Re blow maplz na !

JEAN-THÉOPHILE. — Père, que dites-vous ? Vos paroles n’ont aucun sens !

SCAPIN. — Et ainsi vous n’avez aucun droit sur Jean-Théophile ! Rien ne s’opposera à notre amour ! Vous êtes impuissant, si vous ne l’étiez pas auparavant.

JEAN-THÉOPHILE. — L’expression de son visage est déformée ! Et si c’était un AVC ?

GÉRONTE. — Re blow maplz na ! (Il choit.)

JEAN-THÉOPHILE. — Papa ! Qu’avons-nous fait ? Notre amour a eu raison de son cœur !

SCAPIN. — Non, Jean-Théophile. Ce n’est pas notre amour qui a brisé son cœur de pierre. C’est sa haine à lui qui l’a consumé.

JEAN-THÉOPHILE. — Mon cher cœur, tu as raison. Quel dommage seulement que je ne sois pas vraiment son fils et qu’ainsi son héritage nous échappe.

SCAPIN. — Réjouis-toi, mon tendre amour, car tout ceci n’était que pure invention destinée à me venger de ce gros con.

JEAN-THÉOPHILE. — Oh mon chéri ! Comme tu es intelligent ! Ainsi donc notre noce sera des plus somptueuses.

SCAPIN. — Oui, Jean-Théophile : tout est bien qui finit bien.

Ils s’éloignent bras dessus bras dessous en riant et gambadant, tandis que le rideau tombe lentement sur le cadavre de Géronte.

(Suite et fin de… la partie 1 et la partie 2.)

Le guichetier émet un petit bruit de bouche agacé.

-Je crois que vous avez interverti « Prénom(s) » et « Patronyme ».
-Non Monsieur, Romane est bien mon prénom, et Claude mon patronyme.
-Je vois dans votre dossier que ce n’est pas le cas.
-Il s’agit d’une erreur. C’est justement pour cette raison que je dois refaire mes papiers. J’avais rempli les papiers comme indiqué et il y a dû avoir une erreur…
-Il n’y a pas eu d’erreur Mademoiselle. Le règlement est très précis, il faut inscrire son nom de famille dans la case « Patronyme » et son ou ses prénoms dans la case « Prénom(s) », et ce au stylo à bille bleu ou noir, comme il l’est expressément indiqué ici.
-C’est bien ce que j’avais fait la première fois, il y a dû avoir une erreur…

Sûr de son fait, il préfère enchaîner plutôt que m’écouter me justifier.

-Et puis après votre nom il y a un problème. Je n’arrive pas à lire ce que vous avez écrit.
-Tecle.
-Tecle ?
-Tecle.
-C’est… C’est votre emploi ?
-C’est mon deuxième prénom. C’est la case « Prénom(s) ». J’ai écrit mes prénoms.
-Un prénom ? Vraiment ? De quelle origine ?

Je manque lui demander si cette information lui est réellement indispensable pour refaire mes papiers, puis me ravise lâchement. Provoquer un quelconque détenteur du pouvoir administratif est toujours dangereux, surtout quand on a du mal à rentrer dans les cases — comme tout le monde, en somme.

-D’origine québécoise.
-Vous êtes québécoise ?
-Non, ce prénom est d’origine québécoise. Moi, je suis de nationalité française, comme indiqué ici.

Je n’ai pas pu m’en empêcher. Pourvu que cette effronterie, si minime soit-elle, ne se retourne pas contre moi.

-Oui, mais vous êtes d’origine québécoise ?

Mais c’est qu’il ne lâche pas le morceau !

-Non plus.
-Française ?
-Pure souche.

Il paraît s’en satisfaire, vraisemblablement ravi d’avoir enfin trouvé quelque chose de normal chez moi. Je me félicite donc d’avoir réussi à m’abstenir de répondre par un insolent et sarcastique « de sang pur ».

-Donc ça c’est votre nom.
-Mon deuxième prénom.
-C’est ce que je voulais dire. Et Dufrène, alors ?
-Mon deuxième nom de famille.
-Oui, je me doute bien que ce n’est pas votre prénom.

Il glousse. Ne pas le mordre, ne pas le mordre. Son rire s’interrompt brusquement, signe sans doute que mes propos ont fini par se faufiler jusqu’à son quatrième neurone.

-Attendez. Comment ça deuxième ? Vous en avez combien, de noms de famille ?
-Deux. Celui-ci me vient de ma mère. J’en ai fait mon nom d’usage, en supposant qu’un nom qui ne soit pas également un prénom m’épargnerait des tracasseries administratives. Mais j’ai pu me tromper.
-Ah, c’est donc pour ça que j’ai cru que votre nom était Claude.

Ne pas le mordre, on a dit.

-Mon nom est Claude. Romane, c’est mon prénom.
-Quelle idée aussi d’avoir deux noms de famille et trois prénoms. Et québécois, par dessus le marché. D’ailleurs, pourquoi portez-vous un prénom québécois si vous n’êtes pas vous-même québécoise ?

Ça le travaille, décidément. Je sens qu’il rêverait de refiler mon cas à l’administration québécoise. Je ne réponds rien, mais mes mâchoires commencent à se crisper.

-Quelle idée, vraiment. Tecle. Ça vous masculinise, une jolie fille comme vous. Ils auraient préféré un garçon manqué, une camionneuse ?

Ne pas le bousculer dans ses convictions, pas tout de suite en tout cas. Tâcher d’en finir au plus vite. Il fait de plus en plus chaud et l’heure de la fermeture approche à grands pas.

-D’ailleurs à ce sujet, vous avez oublié de remplir la case « Sexe ».

Il l’aura voulu. Vite, avant qu’il ne coche la case à ma place.

-C’est parce qu’il manque une case.

Il me regarde comme si c’était à moi qu’il manquait une case.

-Comment ça il manque une case. Il y a deux cases, une pour les hommes et une pour les femmes. Quand on dit « sexe », ce n’est pas dans un sens de hein, bon, enfin, voilà. Ça veut simplement dire « genre », si vous voulez, Mademoiselle.

-Je ne suis pas une demoiselle.
-Oh pardon, Madame, je n’avais pas remarqué que vous étiez mariée.

Passons. Je ne suis pas ici pour faire son éducation.

-Je ne suis pas non plus une dame.

Il se fige, pétrifié, les oreilles écarlates, moins confus sans doute de m’avoir attribué un mauvais genre que d’avoir sans le savoir reluqué un freluquet.

-Oh. Mon Dieu. Je suis absolument navré. Vous savez c’est la fin de journée, je suis désolé, je n’avais pas vraiment fait attention.

En énonçant ce mensonge éhonté, il baisse involontairement le regard, comme un aveu, sur l’échancrure de ma chemise. Puis il le relève vivement pour enfin le planter dans mes yeux.

-Hem, bref, reprenons. Je disais donc qu’il y a deux cases et qu’il suffit de cocher la bonne. Vous voulez que je le fasse, peut-être ?

Condescendance de sa voix. Je m’exécute.

-Mais non voyons ! Vous avez coché les deux cases ! Tout est fichu maintenant, il n’y a plus qu’à tout recommencer ! Vous croyez que je n’ai que ça à faire ? La prochaine fois vous vous débrouillerez tout seul.
-Monsieur, inutile de vous énerver. Vous m’avez enjoint de cocher la case correspondant à mon sexe. Je l’ai fait.
-Vous avez coché les deux cases ! C’est absurde. On peut avoir une double nationalité, trois prénoms et deux noms, vous pouvez même avoir une double personnalité si ça vous chante, mais il est impossible que vous ayez deux sexes. Même les transsexuels n’en ont qu’un. On leur demande de cocher leur sexe de naissance.
-Et pourtant. L’hermaphrodisme, ça vous dit quelque chose ?
-Vous me prenez pour un débile ? C’est les escargots qui ont ça.

Alors celle-là, on ne me l’avait encore jamais faite.

-Ils sont comme ça. Ce n’est pas une maladie.
-Peut-être pas pour un escargot, mais pour un être humain, si. Il doit bien y avoir des traitements hormonaux, ou des opérations, comme pour les transsexuels ou les siamois.
-Il y en a, oui. Pourquoi devrais-je les subir ? Je ne suis pas malade. Les traitements sont très lourds vous savez. Je n’ai aucune envie de m’empoisonner l’existence avec alors que je me plais comme je suis. Vous disiez tout à l’heure que pour vous c’est le sexe de naissance qui importe, n’est-ce pas ? Eh bien soit ! Soyez cohérent. Mon sexe de naissance, c’est d’en avoir deux.
-Je disais ça pour ceux qui n’ont qu’un sexe et demandent à en changer. On ne prend pas en compte le nouveau sexe, sinon, on n’en sortirait pas. Mais quoi qu’il arrive, ils n’en ont qu’un. Vous, vous devez faire un choix.
-Mais pourquoi ça ?
-Parce qu’il s’agit d’une erreur de la nature. Vous ne pouvez pas vous complaire dedans, c’est malsain.
-Monsieur, vous m’insultez. Vous parlez ainsi aux roux et aux albinos ?
-Je ne voulais pas vous offenser. Seulement vous aider. Quel est le sexe de votre personnalité ?

-Je vous demande pardon ?
-Oui, les transsexuels, par exemple, s’ils choisissent de changer de sexe, c’est parce que le sexe de leur personnalité n’est pas celui de leur corps. Donc quel est le vôtre ?
-J’ai peur de comprendre. Vous êtes en train de me demander si je préfère le foot ou le tricot ?
-Écoutez Mademoiselle, j’essaie seulement…
-Appelez-moi Romane, au lieu de m’attribuer vous-même le sexe que vous préférez me voir porter. Vous me considérez comme une fille pour pouvoir me reluquer sans gêne, ou seulement pour me parler avec condescendance ?
-J’essaie seulement de vous aider. Si vous refusez de choisir une de ces deux cases, je ne pourrai pas vous délivrer votre carte. Et tout ça n’est pas de mon ressort. Si vous voulez brouiller les cases…

(Laisse-moi deviner, tu vas me dire que je me trompe de combat ? Qu’il y a plus urgent ? Plus important ?)

-Si vous voulez brouiller les cases, commencez par changer la société.

Je lui souris largement. Très poliment. Trop poliment.

-Ah mais je m’y applique. Je m’y applique, mais ça prend du temps. Vous avez remarqué ? Vous êtes un peu plus futé qu’il y a deux heures.

IDENTITÉ
Partie 2

(Suite de… la partie 1.)

Déjà-vu. Le bruit ambiant, la moiteur, jusqu’à l’odeur, tout est semblable à la veille. La salle d’attente étant toujours aussi pleine, j’espère qu’ils n’en profiteront pas pour fermer encore plus tôt. Vrai que tout ce monde a quelque chose d’effrayant, je peux comprendre qu’ils cherchent chaque jour à le fuir un peu plus tôt. Bientôt ils ne prendront même plus la peine d’ouvrir, et la salle d’attente finira par déborder, par vomir dans la rue son flots d’enfants impatients, de parents au bout du rouleau, de sans-papiers angoissés, de vieillards en bout de course auxquels on ne cède même plus sa place, de femmes enceintes auxquelles on cède encore sa place à la condition sine qua non qu’elles soient vraiment énormes et qu’elles aient sur elles une échographie destinée à prouver leur grossesse, et moi, flottant mollement sur cette marée humaine qui finira par…

-119 ! 119 !! 119 !!!… Bon, 120 !

Le grabataire n’a pas eu le temps d’atteindre le guichet avant que le fonctionnaire se lasse de l’appeler. L’ayant remarqué, je le laisse passer devant moi, moins par gentillesse pure que dans la crainte d’avoir sa mort sur la conscience. C’est que moi aussi j’en ai ma claque d’attendre. Il prend donc ma place au guichet, agitant, en gage de bonne foi, le ticket sur lequel le nombre 119 a fini par déteindre à force d’être étreint par une main moite.

-Ce n’est pas vous que j’ai appelé, Monsieur. C’est trop tard. Vous avez passé votre tour. Il fallait se réveiller avant.
-Mais…
-Libérez le passage pour Mademoiselle à présent. Je n’ai pas que ça à faire, moi.

Mademoiselle c’est moi, apparemment. Ça ne m’empêchera pas de me montrer chevaleresque. Enfin, dans la mesure du possible.

-Je n’en ferai rien, Monsieur était là avant, ça fait longtemps qu’il attend.
-Écoutez Mademoiselle nous avons un règlement très strict. Si tout le monde devait faire comme lui, on finirait à 22h tous les jours.

Je ne peux retenir un ricanement. En me retournant vers le vieux, je constate qu’il est déjà allé trembloter un peu plus loin, un nouveau ticket à la main, résigné. Baste. À mon tour donc. Je l’ai bien mérité, après tout.

-Vous avez vos papiers ?
-Non Monsieur, je suis ici pour les refaire.
-Vous avez les papiers pour refaire vos papiers ?
-Oui Monsieur, les voici. Vous faut-il pas aussi le laissez-passer A-38 ?

J’ai laissé échapper cette phrase entre mes dents, mais il ne semble pas l’avoir entendue, préférant continuer à s’agacer.

-Ils ne sont pas remplis.
-Si Monsieur, mais pas complètement. J’ai essayé de…
-Il faut les remplir complètement si vous voulez avoir vos papiers.
-Oui Monsieur, j’ai essayé de demander de l’aide…
-Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse de papiers pas remplis. On peut pas les remplir à votre place. Vous croyez qu’on a que ça à faire peut-être.
-Non Monsieur, bien sûr que non…

Je tente désespérément de capter son regard, espérant avoir ainsi l’impression de m’adresser à un être humain, mais il préfère se concentrer alternativement sur mon buste puis sur mes papiers. Malgré mon exaspération qui prend de l’ampleur, mon ton se fait de plus en plus mielleux.

-Seulement je n’ai pas tout compris, j’espérais que vous sauriez m’aider…
-Écoutez Mademoiselle… Mademoiselle Romane, je ne suis pas censé…
-Claude. Romane c’est mon prénom.
-Là n’est pas la question Mademoiselle Romane. Vous étiez censée apporter ces papiers dûment remplis et je constate que ce n’est pas le cas. Je vais donc être obligé de prendre sur mon propre temps de travail pour le faire moi-même. Croyez bien que je ne suis pas obligé de faire ça.
-C’est très obligeant de votre part, Monsieur.
-Bon. Pour commencer vous vous êtes trompée. Patronyme signifie « nom de famille », vous auriez donc dû inscrire ici votre nom de famille.
C’est mon nom de famille.

IDENTITÉ
Partie 1

En aplomb sur une jambe, j’attends, encore, encore, en frissonnant tranquillement à l’idée que se rejoue la même scène que la veille. Sur l’écran noir, le chiffre rouge se modifie. De 145, il passe à 146. Plus que deux personnes devant moi.

-146. 146… 146 ? 146 ! Bon, très bien. 147 !

Plus qu’une personne, je touche presque au but. Je m’en approche à pas lent, craignant qu’on profite d’un instant de faiblesse pour me devancer.

-Monsieur, c’est pas la peine d’attendre, après ça j’ai fini.

C’est à moi qu’on s’adresse. Au moins puis-je me gargariser qu’on m’ait donné du Monsieur, tandis que mon prédécesseur s’est vu qualifié de « ça ».

-Je ne comprends pas. Sur la porte il est indiqué que vous fermez à 17h30 et il est…
-Ah oui mais ça dépend.
-De quoi donc ?
-Du monde qu’il y a.

Je me retourne pour embrasser la salle d’attente pleine à ras bord de pleurs d’enfants, de claquements de taloches énervées, de soupirs agacés, de petits vieux recroquevillés sur leurs chaises.

-Vous voulez dire que plus il y a de monde, plus vous fermez tôt ?
-Écoutez, exceptionnellement on ferme à 16h, et si vous n’êtes pas content c’est la même chose. D’ailleurs vous n’avez qu’à revenir demain, je n’ai pas que ça à faire, moi.

Moi si, apparemment.

-Mais qu’est-ce qui m’assure que demain vous n’allez pas fermer exceptionnellement encore plus tôt ?

Elle me lorgne de l’air de quelqu’un qui n’a rien à répondre, mais qui détient le pouvoir, un petit pouvoir médiocre mais des plus pénibles et des plus irritants. Et c’est donc sans prendre la peine de me répondre qu’elle ferme son guichet et tourne les talons. Un instant je songe à me rabattre sur un de ses collègues, mais ils ont tous également décidé de profiter de l’affluence pour s’octroyer un congé bien mérité. Les mâchoires crispées par la haine, je rentre chez moi.

Demain, je m’appuierai sur l’autre jambe.

SIRÈNE. Acte I

Lui.
Je voulais vous remercier. Enfin vous féliciter.

(Elle range son matos sans lui prêter attention.)

J’ai été très touché. Enfin bouleversé. Donc je voulais. Voilà.

Elle.
De rien.

Lui.
Bravo. Vraiment.
Je peux peut-être

Elle.
C’est si gentiment proposé. Tenez-moi ça.

Lui.
vous offrir un verre. Enfin quand vous aurez fini.
Oui bien sûr je le mets où ?

Elle.

Dans ma voiture. Attendez-moi.

Lui.
Je vous commande un verre ? Qu’est-ce que vous prenez ?

Elle.
Diplomatico.
Un grand.

Lui.
Oh.

Elle.
Deux rappels ce soir, je l’ai bien mérité.

Lui.
Évidemment. Je veux dire, bien sûr. Ça fait longtemps ?
Un Di, non, deux Diplomatico, s’il vous plaît.
Ça fait longtemps que vous faites ça ?
Oui, deux grands.

Elle.
Depuis toujours.

Lui.
Bien sûr. Ça se voit. Ça s’entend.

Elle.
Et vous ?

Lui.
Moi ?

Elle.
Vous faites quelque chose ?

Lui.
Ce soir ? Ou dans la vie ?

Elle.
Dans la vie. Ce soir vous prenez un verre avec moi.

Lui.
Autant que vous voudrez.
À la vôtre. À ce magnifique concert.

Elle.
Voilà. À mon concert.

Lui.
Moi j’ai fait de la musique quand j’étais plus jeune, je continue mais. Enfin. J’ai un autre métier. C’est pas

Elle.
C’est pas facile.

Lui.
C’est pas pareil. Je suis orthophoniste. Vous me direz

Elle.
Ça reste dans le domaine du son.

Lui.
Oui. D’ailleurs je me sers de la musique parfois. Ça peut débloquer. Des trucs.
J’étais pas mauvais mais. Il me manquait quelque chose.
La niaque. Je crois.
Vous vous avez l’air de l’avoir. La niaque.
Pardon, je ne veux pas dire !
Enfin, je ne dis pas ça parce que.

Elle.
Pardon ?

Lui.
Non excusez-moi ça pourrait être mal interprété mais. Un double sens malheureux.

Elle.
Pas de mal, j’en ai vu d’autres.
Et j’ai la niaque, oui, on peut dire ça.

Lui.
Vous en voulez un autre ?

Elle.
Je n’ai pas

Lui.
Vous n’avez pas fini, pardon. Je ne bois pas tant d’habitude. D’ailleurs je n’aime pas le rhum d’habitude. Je n’ai jamais aimé ça. Mais celui-là. Celui-là

Elle.
Oui, hein.

Lui.
Oui.

Elle.
Vous êtes troublé ?

Lui.
Vous êtes seule ? Pardon, je ne voulais pas, je veux dire, vous êtes toujours seule ou vous faites partie d’un groupe ?

Elle.
Je suis du genre louve solitaire. Tu vois.

Lui.
Ah, vous étiez prédestinée, alors. Pardon, on doit vous la faire souvent. Enfin, Lou, c’est votre vrai nom, ou ?

Elle.
C’est mon vrai nom de scène.

Lui.
Ah ! Pardonnez-moi, on doit souvent vous le demander.
Vous connaissez les poèmes à Lou d’Apollinaire ?

Elle.
Oui.

Lui.
Bien sûr, oui. C’était. Je suis. Enfin.

Elle.
On les a même mis en musique spécialement pour moi, un jour.

Lui.
Vraiment ? Qui ? On peut entendre ?

Elle.
Je n’aime plus tellement les jouer depuis qu’on n’est plus ensemble.

Lui.
Oh pardon.

Elle.
Pour toi je ferai peut-être une exception.

Lui.
Je ne voudrais pas

Elle.
C’est du passé.

Lui.
de mauvais souvenirs

Elle.
Au contraire. De très bons souvenirs.

Lui.
Ah.

Elle.
Oui. Tu veux boire autre chose ? C’est mon tour.

Lui.
La même.

Elle.
Tu peux boire autre chose que moi tu sais. Surtout si tu n’aimes pas le rhum.

Lui.
Ah non mais celui-là c’est autre chose. Ou alors c’est votre musique, je ne sais pas. Ou votre présence.

Elle.
Tu nous remets deux Diplomatico, s’il te plaît ?

Lui.
C’est pour moi.

Elle.
J’ai dit que je t’invitais.

Lui.
J’insiste.

Elle.
Fais pas chier.

Lui.
D’accord.

Elle.
T’en fais pas, les soirs où je joue j’ai un pourcentage sur les consos !

Lui.
Dans ce cas !

Elle.
À la nôtre.

Lui.
À la nôtre.

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