Ils sont derrière la porte. Je le sais à l’odeur de brasier de leurs torches, je le sais à l’odeur de métal des chiens égorgés. Je ne les entends pas. Mon sang cogne trop fort contre mes tempes. Ils sont là et réclament vengeance. Vengeance contre toi qui n’as pourtant rien fait. Vengeance contre toi qui à cet instant presses encore ton corps chaud contre le mien pour me réconforter. Ta tête dans mon cou, ta joue contre ma joue. Comme tu l’as toujours fait. Mais ce soir je sais que c’est à moi de te protéger. Je sais que je suis seule à pouvoir te sauver. Mais je sais aussi que je suis seule et désarmée face à ces barbares. Je suis trop petite. Ils sont trop fous.
Le ruban glisse de mes cheveux tandis que je te berce comme un enfant.
Le ruban glisse autour de ton cou et tu ne bouges pas.
Le ruban se resserre autour de ton cou et la porte de la maison vole en éclats.
Tu gémis une dernière fois. Très doucement. Tu ne te plains pas. Tu veux juste me rassurer une dernière fois : ça va aller, ils ne m’auront pas.
Ils ne t’auront pas. Ils ne t’auront pas.
Ils ne t’ont pas eu.

Je ferme tes yeux d’or quand ils nous trouvent cachés sous la table. Tu es encore chaud quand ils s’emparent de toi. Mes doigts s’agrippent à ta fourrure. Toute ma vie cette fourrure m’a réchauffée. Au réveil le matin, mon premier contact avec le monde. Et tous les soirs je me laissais aller au sommeil seulement en sentant ta tiédeur contre ma peau nue. Et ce soir tu n’es plus, et on veut t’enlever à moi.

Ils n’ont pas eu ta mort, ils n’auront pas ton corps. Et je m’accroche à toi. Je me cramponne à toi. Mais je suis trop petite. Je suis trop petite et on t’enlève à moi. Ils t’enlèvent à moi, ces immondes adorateurs de poissons. Ils t’arrachent à mes bras, ces sales mangeurs de chiens. Et je hurle comme je n’ai jamais hurlé. Je hurle comme je n’ai jamais hurlé contre ma mère même en plein cœur d’une dispute, parce que toujours tu étais à mes côtés pour me calmer. Je hurle comme je n’ai jamais hurlé pour m’extirper d’un cauchemar, parce que toujours tu m’en as protégée. Je hurle quand leur lame s’enfonce dans ton cou. Ton cou toujours orné de mon ruban qui t’a tué. Je hurle quand ton pelage rougit. Je hurle trop fort pour entendre le bruit que fait ta tête en tombant sur le sol. Je hurle encore quand on m’abandonne recroquevillée sur le cadavre de mon chien décapité. Je hurle le visage dans ta fourrure souillée.

Je ne hurle plus quand mes parents rentrent des champs. J’ai fini de hurler.
La porte fracassée.
Mes cils collés.
Le sel sur mes joues rougies.
La cendre sur mon crâne.
Mon crâne rasé.
Tout mon corps rasé.
Le duvet qui s’épaississait entre mes cuisses pour annoncer que je serais bientôt nubile, je l’ai rasé. Ma chevelure, je l’ai rasée. Tout mon corps, rasé, comme le rasoir t’a tranché la gorge, comme la mort t’a volé ta fourrure.
Ta fourrure, je l’ai gardée.
Ta fourrure, je la garderai toujours. Elle sera la mienne désormais.
 
C’est ce jour-là que j’ai grandi.
On n’entre pas dans l’âge adulte. On y tombe. On ne s’en relève jamais.
Ce n’est pas le sang qu’un jour j’ai trouvé dans ma culotte, ce n’est pas le changement de mon corps, ce n’est pas le changement de ma voix qui m’a transformée. C’est ton sang à toi, c’est la perte de ton corps, c’est la perte de toi. Et avec ta perte c’est mon monde qui s’est écroulé.
 
C’est ce jour-là que j’ai grandi, quand j’ai compris que les poissons que nous mangions ici étaient des dieux dans le village d’à côté. Quand j’ai compris que les chiens qui étaient nos dieux étaient mangés dans le village d’à côté.
 
Quand j’ai compris que dans d’autres villages on avait d’autres dieux.
Quand j’ai compris que dans d’autres villages on mangeait du poisson et du chien.
Quand j’ai compris que dans d’autres villages on n’avait pas de dieux.
 
C’est ce jour-là que je suis partie.
 
La maison était devenue trop vide. La maison était pleine de ton absence. La maison était pleine de ta mort. Le village entier résonnait encore de votre mort. Et nos hommes aiguisaient déjà leurs couteaux pour aller vous venger. J’ai compris qu’il y aurait toujours des dieux ou des chiens à tuer.
C’est ce jour-là que j’ai quitté mes parents et ma religion.
 
J’ai voulu grandir, à force. J’ai voulu m’endurcir. Ma mère disait : une bonne bibliothèque est le trésor des remèdes de l’âme. Je suis partie à Alexandrie et j’ai vu les rouleaux. Tous les savoirs du monde empilés les uns sur les autres. Je voulais tout manger. Je voulais tout comprendre. Mais les savoirs du monde se marchent sur les pieds. Ce qu’un livre dit, un autre peut le nier. Dans un livre la tortue aquatique est un animal inoffensif. Elle est responsable de la sècheresse dans un autre. Dans un autre elle est responsable de la crue du Nil. Elle est un symbole du mal dans un dernier. Je lis tout ça et je comprends. Je comprends que les livres ne sont que des humains comme les autres, mais dont la folie a plus de pouvoir. Je comprends que les livres renferment plus de pouvoir que de savoir. Je comprends que pour faire changer les choses il faut changer les livres.
 
Embusquée. J’attends. Ça y est. Le copain a sifflé. La chaleur qui embrase mes joues n’est que la mienne encore. Accroupie dans la poussière je dégaine mon archet, ma planchette, y plante une baguette. Gire et vire et volte. La sciure s’accumule. Mes mains tremblent. La sciure s’échauffe mais ne s’enflamme pas. J’accélère le mouvement de l’archet. Je souffle. La braise vient, que je recouvre d’herbe sèche. Le copain a sifflé, une deuxième fois.
Je débouche la gourde. J’y plonge l’embout de ma flèche, recouvert de tissu. À mes pieds le tas d’herbe commence à s’enflammer. Vite, avant que nos feux soient repérés. Je passe l’anneau à mon pouce. Plonge ma flèche dans le feu. Bande mes muscles et mon arc. Le copain siffle une troisième fois.
Je lâche la corde. Je ne tremble plus. Toutes nos flèches enflammées prennent d’assaut la bibliothèque mensongère. Et on recommence. Mon corps bouge de lui-même. Dans la pénombre autour de moi, je sais sans les voir que mes compagnons exécutent les mêmes gestes que moi en même temps que moi. Ma flèche plonge dans l’alcool. Ma flèche plonge dans le feu. Comme une danse rituelle. Ma corde se tend. Le copain siffle. Toutes nos flèches lui répondent en fendant l’air. Elles y rejoignent le feu qui commence déjà à prendre. Les livres : ça brûle bien.
Et on recommence. Flèche, alcool, feu, corde, sifflement. Et on recommence. Ça hurle autour de moi je crois, ça court, ça fuit, ça se débat. Et on recommence. Et on recommence. Grisée. Vivante. Victorieuse. Et on recommence. Je n’aurai pas vengé ta mort. Je n’aurai pas cherché à te venger.
J’ai voulu que ta mort ne soit pas vaine mais elle l’était. Tu es mort innocent, puni d’avoir été. Tu es mort innocent, puni de n’être pas un dieu. Tu as été puni qu’il n’y ait pas de dieux.
Je ne t’ai pas vengé, j’ai châtié le coupable.
 
Ma mère disait : une bonne bibliothèque est le trésor des remèdes de l’âme.
Moi je dis : une bonne bibliothèque est une bibliothèque qui brûle.

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