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Carnet fourre-tout d'une autrice théâtreuse

Je me croyais au-dessus des nuages
Je me pensais prête à tourner la page
Et je l’ai déchirée
Sans plus la regarder.

Puis je suis repartie dans les nuages
Les yeux tournés vers le prochain orage
Et je m’y suis jetée.

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La Demi-moche (extrait de Fugue en L Mineure)

ELLE.

Au collège je suis devenue la bonne fille qui fait les devoirs des autres. Le jour où, marre, j’ai refusé au beau gosse de la classe de lui souffler une réponse, on m’a bousculée, insultée, radine, intellote, t’es moche, appréciez la finesse et l’originalité. Ils ont fini par se lasser. Ils ont fini par m’oublier. De toute façon mes notes avaient déjà tellement baissé que je ne présentais plus un grand intérêt. Je suis juste devenue une demi-moche transparente. Même pas la vraie grosse moche qu’on charrie tout le temps mais avec qui on est gentil parce que la pauvre, déjà que. Celle qui a au moins l’espoir de se faire embrasser un jour de bizutage ou de pari perdu. Celle qui sert de meilleure-amie-faire-valoir aux populaires et à ce titre en deviendrait presque populaire elle aussi.

Les demi-moches on ne les remarque pas, même pour les humilier. On connaît à peine leur nom.

Mais regardez-les. Regardez-les, avec leurs cheveux châtains, sans qu’on sache vraiment s’ils sont blond sale ou brun délavé. Leurs yeux dont on ignore la couleur, pour ne jamais y regarder. Leurs jeans. Elles portent des jeans. Comme tout le monde. Ni trop moulants, on ne remarque pas leurs fesses. Ni trop larges, elles ne portent jamais de baggy, encore moins de taille-basse. Elles ont le même sac de cours que tout le monde, mais ce qui chez les autres est tendance devient sur elles passe-partout, gris marron brique. Des baskets les jours de sport, des chaussures de ville les autres jours. Elles mangent toujours à la cantine, mais pas en bande, en troupeau. Les demi-moches ne se regroupent pas par affinités, mais par nécessité. Il leur faut bien quelqu’un pour sauver les apparences. Faire croire qu’elles ont des amis. C’est d’ailleurs émouvant de leur part, de penser que les autres leur accordent assez d’attention pour remarquer avec qui elles peuvent bien passer leur temps.

J’ai donc fait partie de cette triste catégorie pendant quelques années. À quelques nuances près. Je ne recherchais pas la compagnie des autres demi-moches. Ce sont elles qui épisodiquement tentaient de gratter l’amitié. J’ai commencé par essayer de les laisser faire. Après tout ce n’étaient rien de plus que des demi-moches comme moi. On avait sûrement un tas de points communs. 

Entre la demi-moche.

LA DEMI-MOCHE.

« Salut. »

ELLE.

Elle sourit la bouche fermée, dans un attendrissant effort de masquer son appareil dentaire, comme s’il pouvait l’enlaidir encore. Je me sens immédiatement bien disposée par cette coquetterie et lui sourit en retour, la bouche fermée bien que vide de tout fil de fer.

« Salut. »

LA DEMI-MOCHE.

« Tu révises ? »

ELLE.

Les bras croisés elle pointe du menton mon bouquin. Soit elle a une très mauvaise vue, soit elle ne connaît pas le programme littéraire de quatrième, qui ne risque pourtant pas de comprendre Titus Andronicus. Ma bonne disposition s’évapore.

« Ouais, je prépare le bac, j’ai pris un peu d’avance sur le programme. »

LA DEMI-MOCHE.

« Ah. Bac S ou L ? »

ELLE.

À peine ai-je le temps de regretter ma saillie qu’elle se paie le luxe de faire de l’humour. Mes observations m’avaient pourtant menée à la conclusion que les demi-moches n’avaient aucun humour. Bon. Pas le mien en tout cas. L’humour des masses, éventuellement, un peu gras mais pas trop, facile et politiquement correct, le calembour et la blague de belle-mère. Mais une demi-moche pince-sans-rire, voilà qui sort de l’ordinaire.

« S. Pour commencer. »

LA DEMI-MOCHE.

« Pour commencer ? »

ELLE.

« Les L ne foutent rien, c’est bien connu, et j’ai besoin d’émulation. Alors je fais d’abord S, et une fois que j’ai chopé le rythme, je continue sur ma lancée. Comme ça plus tard j’aurai le choix entre poète maudit et astrophysicienne. »

LA DEMI-MOCHE.

« Ah. Je ne savais pas qu’on pouvait faire les deux filières. »

ELLE.

Son absence totale d’intonation me laisse entrevoir l’hypothèse qu’en fin de compte j’ai peut-être surestimé son sens de l’humour.

LA DEMI-MOCHE.

« Mais tu trouves le temps, avec tout ce qu’on a déjà à lire ? »

ELLE.

Cette fois c’est plus que je n’en puis supporter. Certains diront que je suis intolérante.

C’est vrai.

« Quand on ne vient pas m’emmerder en pleine lecture, ça va. »

À travers le béton sauvage les herbes se fraient un passage
Graciles et timides, solides et fragiles
Telle l’enfant qui joue dans sa robe de fleurs
À triturer ses peurs, mettre ses mots debout
S’en faire un bouclier contre le monde entier

Tandis que dans la boue ses petits frères jouent
À se réinventer des vies imaginées
Poètes qui s’amusent à costumer leurs muses

Chats de gouttière errants ou clébards odorants
Jusqu’à les transformer en archanges parfaits
En chevaliers miauleurs, en princesses sans peurs
En dragon à poil dru et sorcières griffues

Jusqu’à ce qu’un décor de béton armé d’or vienne les englober

Les gosses et les bêtes, les rêves et les poètes
Les amis et les sœurs unis main dans la main
Dans l’usine de brique mue en une fabrique
D’imaginaire au cœur du paysage urbain

Fugue en L Mineure (extrait)

ELLE.
À voix basse, à peine articulée.
Cinq. Cinq fois huit. Quatre fois huit trente-deux cinq…

Fatiguée, incapable de calculer cinq fois huit. Quatre fois huit trente-deux plus huit cinq fois huit quarante. Plus deux. Des flics. Trois flics qui me regardent en ricanant en se cramponnant à la ceinture de leur pantalon. Je suis mineure et des flics qui me croisent seule à minuit ne trouvent rien de mieux à faire que ricaner. Je détourne les yeux pour ne pas les toiser. Le regard méprisant qu’ils méritent me brûle les paupières. Mais ils seraient foutus de m’arrêter pour racolage passif.

Deux hommes. Deux hommes parlent entre eux. Ils s’interrompent pour me fixer. Jusqu’à ce que je détourne à nouveau le regard. Mais je ne baisse pas les yeux. Je prends soin de ne pas les baisser. J’ai grand soin de ne pas les baisser pour autant. Pour si peu. Jamais je ne baisserai les yeux devant un homme. J’ai déjà baissé les yeux devant mon père mais ce n’était pas un homme, c’était mon père. Et plus jamais je ne baisserai les yeux devant lui. Maintenant que ce n’est plus mon père, c’est juste un homme.
Des bandes de jeunes affalés sur les bancs. Des silhouettes indistinctes. Des masses entremêlées mélangées hilares. Des phéromones.

Une fille s’en détache. Elle titube vers moi, hésite, ivre. Trop saoule pour me demander ce qu’elle veut me demander. Une cigarette, j’imagine. Trop tard. Je ne me suis pas arrêtée.
Un homme qui sort d’une voiture en fumant un cigare. Pas le genre à taper des clopes, lui. Inutile de s’appesantir dessus.
Un homme occupé à charger des sacs-poubelles pleins dans une voiture. Pas de conclusions hâtives s’il vous plaît.

Waves.

La mer de ta moustache flue et reflue sur ma peau.

Wave.

Recouvre et découvre mon ventre.

Wave.

Va et vient avec hâte, de ma gorge à mes yeux, le long de mes cheveux.

Wave.

Dévale en s’y noyant la chute de mes reins.

Wave.

Monte comme le désir de mes cuisses à mes joues, et la honte rose à mes joues.

Waves.

Elle effleure en douceur les secrets de mon torse glabre.

Wave.

Cylindre tronc d’arbre.

Wave.

Wave.

Enfin tu l’accompagnes de ta langue.

Wave. Wave.

Mon sexe chrysalide s’épanouit comme une rose.

Wave.

Mon corps n’est pas un temple.

Entre.

C’est la détente des vagues
qui attiédit le tibia
et, à travers l’eau,
l’ongle glabre sa botte de nacre
reprend la révolution.
C’est le ressac saccadé des ondes
qui affermit le fémur
et, au delà de l’eau
on lit le long du galbe la botte âcre.

Le botox, collagen, facelifts, hair dye,
« beauty » whose norms change from epoch to epoch
aléatoire, friable and liminal like les sables sans destination.

Ce sont là des tentes un peu vagues
qu’attendrit le ténia
à tort et à travers l’o-
céan blonde blague qui la botte. Crap.
Repars dans ton adoration.
S’assoit là, détente, et se targue
en l’attente d’Athéna,
aux morts et à l’envers d’au-
cun boulet ballant — qu’elle est sotte ! Arp
Je me marre de ton inspiration.

Inspiration from a tapeworm
Tapeworm that steals my inspiration, my breath,
takes my breath away, killing me softly
for one night only, I can’t live if living is without you, ténia qui m’attendrit.

Là dessine l’action des arbres.
Scelle la dette en tes algues
qui a tié-pi tout là-bas
Elle a traversé, oblongue,
et drague sa beauté-désastres,
puis rend son imagination.
Le tipi du tibia du ténia t’attendrit
Il te tue, te loue, il est louche, farfelu.
Il héla des tantes et leurs bagues
qui attendaient leur tapioca
Et à trois, vers la
ronde d’algues qui sabote l’arnaque
On repart dans nos rêves-solutions.

Texte écrit avec Camille Bloomfield, Lara Cox, et Octavio Mereno.

Parfois, quand je n’ai pas envie d’écrire, je raconte mes rêves.

Et parfois, une talentueuse dessinatrice s’en empare.

Et ça donne ça.

(Mais en vrai, je ne suis pas une théoricienne du complot, je vous jure.)

Je suis posée là, en équilibre sur mes talons hauts. Parce qu’une femme séduisante ne doit pas avoir les pieds sur terre. Je suis posée comme une évidence derrière le rideau, statue de l’attente désinvolte, mais cette attente a fini par peser sur mon corps, a fait ployer mes genoux fatigués des escarpins, a voûté mon dos cambré de coquetterie, et je me suis adossée à la tapisserie, sous les abat-jour rougeoyants qui dans mes cheveux impeccables, trop impeccablement blonds et immobiles d’héroïne hitchcockienne, reflètent une lueur un peu bordélique.

Je ne suis pas celle que vous croyez.

Seule une âme un peu déglinguée peut se cacher sous un brushing si bien rangé. Seule une sensualité débridée peut filtrer d’une coiffure aussi frigide, et mes doigts manucurés qui caressent la commissure de mes lèvres ne sont que les prémices des délices les plus perverses, parce que tout est pensé, qu’est-ce que vous croyez ?
Mes appas sont peut-être camouflés derrière du bleu nuit boutonné jusqu’au col, mais la touche écarlate qui parcourt le long de ma jambe dit bien ce qu’elle veut dire, et sait éveiller votre désir.

Elle le saurait, si vous étiez là pour la voir.

Si vous pouviez m’apercevoir, entre les deux rideaux de velours, rouge, rouge évidemment, rouge encore et toujours, comme deux lèvres entrouvertes sur la beauté de mon indifférence. Si vous pouviez associer d’un regard le velours des rideaux, l’éclairage rougeâtre des lampes de bordel, le liseré carmin le long de ma jambe, la roseur de mes joues émues et ma bouche rouge de frustration.

Et de maquillage, aussi.

Mais ça, nul besoin que vous le sachiez. Vous ne devez pas voir que tout est calculé, que je ne suis qu’un paradoxe factice de vierge et de putain conçu spécifiquement pour vos beaux yeux, écartelé entre un naturel ingénu et une sensualité artificieuse.
Que ne ferait-on pas, quand on est amoureuse.

Mais l’attente s’est prolongée. Les rires en fond sonore, qui bruissaient tout à l’heure comme un ruisseau tranquille, se sont éteints sous les applaudissements. Applaudissements qui me surprennent toujours et m’agacent, car ce spectacle est merdique, je l’ai assez vu et entendu pour en être convaincue. Et les applaudissements se cadencent militairement, se règlent sur le même pas, un rappel, deux rappel, trois rappels, une dernière salve imméritée, mais on veut pouvoir penser qu’on en a eu pour son argent, que ça valait le déplacement, et la masse encore hilare s’écoule des diverses sorties, en commentant, en récitant les répliques comiques, et les hommes en passant devant moi me regarderont, pensant en me reluquant m’adresser un hommage muet, pensant en m’admirant que ma beauté leur est destinée, ou, sinon à eux, pour les cyniques, à leur porte-monnaie, et d’aucuns me glisseront un pourboire égrillard.

Et leurs femmes peut-être m’envieront, peut-être me comprendront, celles qui sauront pour qui je me suis ainsi fardée.

New York Movie, de Hopper.
New York Movie, de Hopper.

(Suite et fin de… la partie 1 et la partie 2.)

Le guichetier émet un petit bruit de bouche agacé.

-Je crois que vous avez interverti « Prénom(s) » et « Patronyme ».
-Non Monsieur, Romane est bien mon prénom, et Claude mon patronyme.
-Je vois dans votre dossier que ce n’est pas le cas.
-Il s’agit d’une erreur. C’est justement pour cette raison que je dois refaire mes papiers. J’avais rempli les papiers comme indiqué et il y a dû avoir une erreur…
-Il n’y a pas eu d’erreur Mademoiselle. Le règlement est très précis, il faut inscrire son nom de famille dans la case « Patronyme » et son ou ses prénoms dans la case « Prénom(s) », et ce au stylo à bille bleu ou noir, comme il l’est expressément indiqué ici.
-C’est bien ce que j’avais fait la première fois, il y a dû avoir une erreur…

Sûr de son fait, il préfère enchaîner plutôt que m’écouter me justifier.

-Et puis après votre nom il y a un problème. Je n’arrive pas à lire ce que vous avez écrit.
-Tecle.
-Tecle ?
-Tecle.
-C’est… C’est votre emploi ?
-C’est mon deuxième prénom. C’est la case « Prénom(s) ». J’ai écrit mes prénoms.
-Un prénom ? Vraiment ? De quelle origine ?

Je manque lui demander si cette information lui est réellement indispensable pour refaire mes papiers, puis me ravise lâchement. Provoquer un quelconque détenteur du pouvoir administratif est toujours dangereux, surtout quand on a du mal à rentrer dans les cases — comme tout le monde, en somme.

-D’origine québécoise.
-Vous êtes québécoise ?
-Non, ce prénom est d’origine québécoise. Moi, je suis de nationalité française, comme indiqué ici.

Je n’ai pas pu m’en empêcher. Pourvu que cette effronterie, si minime soit-elle, ne se retourne pas contre moi.

-Oui, mais vous êtes d’origine québécoise ?

Mais c’est qu’il ne lâche pas le morceau !

-Non plus.
-Française ?
-Pure souche.

Il paraît s’en satisfaire, vraisemblablement ravi d’avoir enfin trouvé quelque chose de normal chez moi. Je me félicite donc d’avoir réussi à m’abstenir de répondre par un insolent et sarcastique « de sang pur ».

-Donc ça c’est votre nom.
-Mon deuxième prénom.
-C’est ce que je voulais dire. Et Dufrène, alors ?
-Mon deuxième nom de famille.
-Oui, je me doute bien que ce n’est pas votre prénom.

Il glousse. Ne pas le mordre, ne pas le mordre. Son rire s’interrompt brusquement, signe sans doute que mes propos ont fini par se faufiler jusqu’à son quatrième neurone.

-Attendez. Comment ça deuxième ? Vous en avez combien, de noms de famille ?
-Deux. Celui-ci me vient de ma mère. J’en ai fait mon nom d’usage, en supposant qu’un nom qui ne soit pas également un prénom m’épargnerait des tracasseries administratives. Mais j’ai pu me tromper.
-Ah, c’est donc pour ça que j’ai cru que votre nom était Claude.

Ne pas le mordre, on a dit.

-Mon nom est Claude. Romane, c’est mon prénom.
-Quelle idée aussi d’avoir deux noms de famille et trois prénoms. Et québécois, par dessus le marché. D’ailleurs, pourquoi portez-vous un prénom québécois si vous n’êtes pas vous-même québécoise ?

Ça le travaille, décidément. Je sens qu’il rêverait de refiler mon cas à l’administration québécoise. Je ne réponds rien, mais mes mâchoires commencent à se crisper.

-Quelle idée, vraiment. Tecle. Ça vous masculinise, une jolie fille comme vous. Ils auraient préféré un garçon manqué, une camionneuse ?

Ne pas le bousculer dans ses convictions, pas tout de suite en tout cas. Tâcher d’en finir au plus vite. Il fait de plus en plus chaud et l’heure de la fermeture approche à grands pas.

-D’ailleurs à ce sujet, vous avez oublié de remplir la case « Sexe ».

Il l’aura voulu. Vite, avant qu’il ne coche la case à ma place.

-C’est parce qu’il manque une case.

Il me regarde comme si c’était à moi qu’il manquait une case.

-Comment ça il manque une case. Il y a deux cases, une pour les hommes et une pour les femmes. Quand on dit « sexe », ce n’est pas dans un sens de hein, bon, enfin, voilà. Ça veut simplement dire « genre », si vous voulez, Mademoiselle.

-Je ne suis pas une demoiselle.
-Oh pardon, Madame, je n’avais pas remarqué que vous étiez mariée.

Passons. Je ne suis pas ici pour faire son éducation.

-Je ne suis pas non plus une dame.

Il se fige, pétrifié, les oreilles écarlates, moins confus sans doute de m’avoir attribué un mauvais genre que d’avoir sans le savoir reluqué un freluquet.

-Oh. Mon Dieu. Je suis absolument navré. Vous savez c’est la fin de journée, je suis désolé, je n’avais pas vraiment fait attention.

En énonçant ce mensonge éhonté, il baisse involontairement le regard, comme un aveu, sur l’échancrure de ma chemise. Puis il le relève vivement pour enfin le planter dans mes yeux.

-Hem, bref, reprenons. Je disais donc qu’il y a deux cases et qu’il suffit de cocher la bonne. Vous voulez que je le fasse, peut-être ?

Condescendance de sa voix. Je m’exécute.

-Mais non voyons ! Vous avez coché les deux cases ! Tout est fichu maintenant, il n’y a plus qu’à tout recommencer ! Vous croyez que je n’ai que ça à faire ? La prochaine fois vous vous débrouillerez tout seul.
-Monsieur, inutile de vous énerver. Vous m’avez enjoint de cocher la case correspondant à mon sexe. Je l’ai fait.
-Vous avez coché les deux cases ! C’est absurde. On peut avoir une double nationalité, trois prénoms et deux noms, vous pouvez même avoir une double personnalité si ça vous chante, mais il est impossible que vous ayez deux sexes. Même les transsexuels n’en ont qu’un. On leur demande de cocher leur sexe de naissance.
-Et pourtant. L’hermaphrodisme, ça vous dit quelque chose ?
-Vous me prenez pour un débile ? C’est les escargots qui ont ça.

Alors celle-là, on ne me l’avait encore jamais faite.

-Ils sont comme ça. Ce n’est pas une maladie.
-Peut-être pas pour un escargot, mais pour un être humain, si. Il doit bien y avoir des traitements hormonaux, ou des opérations, comme pour les transsexuels ou les siamois.
-Il y en a, oui. Pourquoi devrais-je les subir ? Je ne suis pas malade. Les traitements sont très lourds vous savez. Je n’ai aucune envie de m’empoisonner l’existence avec alors que je me plais comme je suis. Vous disiez tout à l’heure que pour vous c’est le sexe de naissance qui importe, n’est-ce pas ? Eh bien soit ! Soyez cohérent. Mon sexe de naissance, c’est d’en avoir deux.
-Je disais ça pour ceux qui n’ont qu’un sexe et demandent à en changer. On ne prend pas en compte le nouveau sexe, sinon, on n’en sortirait pas. Mais quoi qu’il arrive, ils n’en ont qu’un. Vous, vous devez faire un choix.
-Mais pourquoi ça ?
-Parce qu’il s’agit d’une erreur de la nature. Vous ne pouvez pas vous complaire dedans, c’est malsain.
-Monsieur, vous m’insultez. Vous parlez ainsi aux roux et aux albinos ?
-Je ne voulais pas vous offenser. Seulement vous aider. Quel est le sexe de votre personnalité ?

-Je vous demande pardon ?
-Oui, les transsexuels, par exemple, s’ils choisissent de changer de sexe, c’est parce que le sexe de leur personnalité n’est pas celui de leur corps. Donc quel est le vôtre ?
-J’ai peur de comprendre. Vous êtes en train de me demander si je préfère le foot ou le tricot ?
-Écoutez Mademoiselle, j’essaie seulement…
-Appelez-moi Romane, au lieu de m’attribuer vous-même le sexe que vous préférez me voir porter. Vous me considérez comme une fille pour pouvoir me reluquer sans gêne, ou seulement pour me parler avec condescendance ?
-J’essaie seulement de vous aider. Si vous refusez de choisir une de ces deux cases, je ne pourrai pas vous délivrer votre carte. Et tout ça n’est pas de mon ressort. Si vous voulez brouiller les cases…

(Laisse-moi deviner, tu vas me dire que je me trompe de combat ? Qu’il y a plus urgent ? Plus important ?)

-Si vous voulez brouiller les cases, commencez par changer la société.

Je lui souris largement. Très poliment. Trop poliment.

-Ah mais je m’y applique. Je m’y applique, mais ça prend du temps. Vous avez remarqué ? Vous êtes un peu plus futé qu’il y a deux heures.

IDENTITÉ
Partie 2

(Suite de… la partie 1.)

Déjà-vu. Le bruit ambiant, la moiteur, jusqu’à l’odeur, tout est semblable à la veille. La salle d’attente étant toujours aussi pleine, j’espère qu’ils n’en profiteront pas pour fermer encore plus tôt. Vrai que tout ce monde a quelque chose d’effrayant, je peux comprendre qu’ils cherchent chaque jour à le fuir un peu plus tôt. Bientôt ils ne prendront même plus la peine d’ouvrir, et la salle d’attente finira par déborder, par vomir dans la rue son flots d’enfants impatients, de parents au bout du rouleau, de sans-papiers angoissés, de vieillards en bout de course auxquels on ne cède même plus sa place, de femmes enceintes auxquelles on cède encore sa place à la condition sine qua non qu’elles soient vraiment énormes et qu’elles aient sur elles une échographie destinée à prouver leur grossesse, et moi, flottant mollement sur cette marée humaine qui finira par…

-119 ! 119 !! 119 !!!… Bon, 120 !

Le grabataire n’a pas eu le temps d’atteindre le guichet avant que le fonctionnaire se lasse de l’appeler. L’ayant remarqué, je le laisse passer devant moi, moins par gentillesse pure que dans la crainte d’avoir sa mort sur la conscience. C’est que moi aussi j’en ai ma claque d’attendre. Il prend donc ma place au guichet, agitant, en gage de bonne foi, le ticket sur lequel le nombre 119 a fini par déteindre à force d’être étreint par une main moite.

-Ce n’est pas vous que j’ai appelé, Monsieur. C’est trop tard. Vous avez passé votre tour. Il fallait se réveiller avant.
-Mais…
-Libérez le passage pour Mademoiselle à présent. Je n’ai pas que ça à faire, moi.

Mademoiselle c’est moi, apparemment. Ça ne m’empêchera pas de me montrer chevaleresque. Enfin, dans la mesure du possible.

-Je n’en ferai rien, Monsieur était là avant, ça fait longtemps qu’il attend.
-Écoutez Mademoiselle nous avons un règlement très strict. Si tout le monde devait faire comme lui, on finirait à 22h tous les jours.

Je ne peux retenir un ricanement. En me retournant vers le vieux, je constate qu’il est déjà allé trembloter un peu plus loin, un nouveau ticket à la main, résigné. Baste. À mon tour donc. Je l’ai bien mérité, après tout.

-Vous avez vos papiers ?
-Non Monsieur, je suis ici pour les refaire.
-Vous avez les papiers pour refaire vos papiers ?
-Oui Monsieur, les voici. Vous faut-il pas aussi le laissez-passer A-38 ?

J’ai laissé échapper cette phrase entre mes dents, mais il ne semble pas l’avoir entendue, préférant continuer à s’agacer.

-Ils ne sont pas remplis.
-Si Monsieur, mais pas complètement. J’ai essayé de…
-Il faut les remplir complètement si vous voulez avoir vos papiers.
-Oui Monsieur, j’ai essayé de demander de l’aide…
-Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse de papiers pas remplis. On peut pas les remplir à votre place. Vous croyez qu’on a que ça à faire peut-être.
-Non Monsieur, bien sûr que non…

Je tente désespérément de capter son regard, espérant avoir ainsi l’impression de m’adresser à un être humain, mais il préfère se concentrer alternativement sur mon buste puis sur mes papiers. Malgré mon exaspération qui prend de l’ampleur, mon ton se fait de plus en plus mielleux.

-Seulement je n’ai pas tout compris, j’espérais que vous sauriez m’aider…
-Écoutez Mademoiselle… Mademoiselle Romane, je ne suis pas censé…
-Claude. Romane c’est mon prénom.
-Là n’est pas la question Mademoiselle Romane. Vous étiez censée apporter ces papiers dûment remplis et je constate que ce n’est pas le cas. Je vais donc être obligé de prendre sur mon propre temps de travail pour le faire moi-même. Croyez bien que je ne suis pas obligé de faire ça.
-C’est très obligeant de votre part, Monsieur.
-Bon. Pour commencer vous vous êtes trompée. Patronyme signifie « nom de famille », vous auriez donc dû inscrire ici votre nom de famille.
C’est mon nom de famille.

IDENTITÉ
Partie 1

En aplomb sur une jambe, j’attends, encore, encore, en frissonnant tranquillement à l’idée que se rejoue la même scène que la veille. Sur l’écran noir, le chiffre rouge se modifie. De 145, il passe à 146. Plus que deux personnes devant moi.

-146. 146… 146 ? 146 ! Bon, très bien. 147 !

Plus qu’une personne, je touche presque au but. Je m’en approche à pas lent, craignant qu’on profite d’un instant de faiblesse pour me devancer.

-Monsieur, c’est pas la peine d’attendre, après ça j’ai fini.

C’est à moi qu’on s’adresse. Au moins puis-je me gargariser qu’on m’ait donné du Monsieur, tandis que mon prédécesseur s’est vu qualifié de « ça ».

-Je ne comprends pas. Sur la porte il est indiqué que vous fermez à 17h30 et il est…
-Ah oui mais ça dépend.
-De quoi donc ?
-Du monde qu’il y a.

Je me retourne pour embrasser la salle d’attente pleine à ras bord de pleurs d’enfants, de claquements de taloches énervées, de soupirs agacés, de petits vieux recroquevillés sur leurs chaises.

-Vous voulez dire que plus il y a de monde, plus vous fermez tôt ?
-Écoutez, exceptionnellement on ferme à 16h, et si vous n’êtes pas content c’est la même chose. D’ailleurs vous n’avez qu’à revenir demain, je n’ai pas que ça à faire, moi.

Moi si, apparemment.

-Mais qu’est-ce qui m’assure que demain vous n’allez pas fermer exceptionnellement encore plus tôt ?

Elle me lorgne de l’air de quelqu’un qui n’a rien à répondre, mais qui détient le pouvoir, un petit pouvoir médiocre mais des plus pénibles et des plus irritants. Et c’est donc sans prendre la peine de me répondre qu’elle ferme son guichet et tourne les talons. Un instant je songe à me rabattre sur un de ses collègues, mais ils ont tous également décidé de profiter de l’affluence pour s’octroyer un congé bien mérité. Les mâchoires crispées par la haine, je rentre chez moi.

Demain, je m’appuierai sur l’autre jambe.

Icare de pacotille, j’ai bu la coupe jusqu’à la lie
Et je m’y suis brûlé les cils

Un court instant planant entre éther et éthyle
Au milieu des étoiles dévorantes aux dents qui brillent
Ivre de gin et d’électricité je me gave du feu qui me ronge les veines

Et je sens mes entrailles exister
Putréfaction en pleine rébellion vaine
Car elles ne sortiront jamais de moi
Comme une âme prisonnière
Condamnée sans sursis à côtoyer mes vices
Ma rate, mon spleen, mes reins, mon appendice
Ma faim, ma nausée, et toute leur trivialité
Ma salive goudronneuse, mon haleine et mes larmes
Le sang régulier de l’enfant qui ne naîtra pas

Ma chair, ma peau, ma carne
Mes poils et la sueur du pauvre combat
Mes pores, mes ongles morts, ma lymphe
Mes yeux fragiles derrière mes paupières ailes de nymphe
Baissées sur la glaçante évidence macabre

Au dessus de mon corps j’ai beau me démener
Parfois m’en évader, comme je vomirais mon âme
Comme j’abandonnerais ma mue de serpent aux crabes
J’ai beau penser, crier, rêver, parfois aimer
Un peu écrire, souvent rire
Je suis un être humain qui va mourir

Et quelques nuits, quand les trains passent sous mes fenêtres endormies
J’entends encore
Le bruit des os qui craquent.

Il ne devrait pas être là
En moi.
Pas m’écouter pleurer.
Je ne savais pas que j’avais
Don d’ubiquité
Pour me dédoubler en secret
Élever un mirage au creux de mon sein
Une illusion, un embryon de petit rien
Un espoir morcelé retombé à mes pieds.
J’ai peur de mon corps
Je hais le sien d’être là
D’être la cause du décès
De ma vie phantasmée
De mon avenir rêvé
Au fond de contrées étranges
Avec ta main dans ma main.
Mais nous ne sommes pas des anges
Il est trop tard pour en faire un.

Pardonne-moi d’être deux.
D’être trop.

Pardonne-le d’être lui
Un bout d’chou
Un bout de moi
Un bout de nous.

Cataclysme ?

Rose est le crépuscule.
Hélas, il est déjà trop tard. Et le bateau chante plus fort qu’aucun homme
et sanglote à petit feu en murmurant des choses étranges.
C’est lui le premier à avoir pensé qu’il serait condamné à dormir,
dormir enfin, et puis oublier le monde.
En attendant il vogue, comme une bouteille égarée,
dans le ventre un message effacé.
L’absence de vent fait peur, une tempête pourrait être en préparation.
Il sombre un peu, parfois,
tandis que les moustiques zézaient dans l’air humide du soleil couchant.
Espace magnétique chambardé, la boussole s’affole.
Impossible de savoir où l’on est, les passagers du superbe se sont écartés.
Et puis ils vont se soûler, en riant très fort, pour ne plus frissonner.

Écrit à quatre mains avec Stig Pham Huu Tri

Rat louche

Le rat pelé tout rasuré
dont la queue monstrueuse équivaut une raste
à l’ouïr du rataplan se ratatine
les moustaches aux aguets frémissant à l’idée
de chaparder dans la cantine des ratapoils de tous bords
leur pitance de rata.
Sa femelle attirée vers la lumière marche
En rate une — de marche
Hilare, se dilate la rate
puis en pestant s’élance
et court comme une dératée, suivie de la rataille.
Au dessus du plancher du théâtre
les petits rats lèvent la patte.

SIRÈNE. Acte I

Lui.
Je voulais vous remercier. Enfin vous féliciter.

(Elle range son matos sans lui prêter attention.)

J’ai été très touché. Enfin bouleversé. Donc je voulais. Voilà.

Elle.
De rien.

Lui.
Bravo. Vraiment.
Je peux peut-être

Elle.
C’est si gentiment proposé. Tenez-moi ça.

Lui.
vous offrir un verre. Enfin quand vous aurez fini.
Oui bien sûr je le mets où ?

Elle.

Dans ma voiture. Attendez-moi.

Lui.
Je vous commande un verre ? Qu’est-ce que vous prenez ?

Elle.
Diplomatico.
Un grand.

Lui.
Oh.

Elle.
Deux rappels ce soir, je l’ai bien mérité.

Lui.
Évidemment. Je veux dire, bien sûr. Ça fait longtemps ?
Un Di, non, deux Diplomatico, s’il vous plaît.
Ça fait longtemps que vous faites ça ?
Oui, deux grands.

Elle.
Depuis toujours.

Lui.
Bien sûr. Ça se voit. Ça s’entend.

Elle.
Et vous ?

Lui.
Moi ?

Elle.
Vous faites quelque chose ?

Lui.
Ce soir ? Ou dans la vie ?

Elle.
Dans la vie. Ce soir vous prenez un verre avec moi.

Lui.
Autant que vous voudrez.
À la vôtre. À ce magnifique concert.

Elle.
Voilà. À mon concert.

Lui.
Moi j’ai fait de la musique quand j’étais plus jeune, je continue mais. Enfin. J’ai un autre métier. C’est pas

Elle.
C’est pas facile.

Lui.
C’est pas pareil. Je suis orthophoniste. Vous me direz

Elle.
Ça reste dans le domaine du son.

Lui.
Oui. D’ailleurs je me sers de la musique parfois. Ça peut débloquer. Des trucs.
J’étais pas mauvais mais. Il me manquait quelque chose.
La niaque. Je crois.
Vous vous avez l’air de l’avoir. La niaque.
Pardon, je ne veux pas dire !
Enfin, je ne dis pas ça parce que.

Elle.
Pardon ?

Lui.
Non excusez-moi ça pourrait être mal interprété mais. Un double sens malheureux.

Elle.
Pas de mal, j’en ai vu d’autres.
Et j’ai la niaque, oui, on peut dire ça.

Lui.
Vous en voulez un autre ?

Elle.
Je n’ai pas

Lui.
Vous n’avez pas fini, pardon. Je ne bois pas tant d’habitude. D’ailleurs je n’aime pas le rhum d’habitude. Je n’ai jamais aimé ça. Mais celui-là. Celui-là

Elle.
Oui, hein.

Lui.
Oui.

Elle.
Vous êtes troublé ?

Lui.
Vous êtes seule ? Pardon, je ne voulais pas, je veux dire, vous êtes toujours seule ou vous faites partie d’un groupe ?

Elle.
Je suis du genre louve solitaire. Tu vois.

Lui.
Ah, vous étiez prédestinée, alors. Pardon, on doit vous la faire souvent. Enfin, Lou, c’est votre vrai nom, ou ?

Elle.
C’est mon vrai nom de scène.

Lui.
Ah ! Pardonnez-moi, on doit souvent vous le demander.
Vous connaissez les poèmes à Lou d’Apollinaire ?

Elle.
Oui.

Lui.
Bien sûr, oui. C’était. Je suis. Enfin.

Elle.
On les a même mis en musique spécialement pour moi, un jour.

Lui.
Vraiment ? Qui ? On peut entendre ?

Elle.
Je n’aime plus tellement les jouer depuis qu’on n’est plus ensemble.

Lui.
Oh pardon.

Elle.
Pour toi je ferai peut-être une exception.

Lui.
Je ne voudrais pas

Elle.
C’est du passé.

Lui.
de mauvais souvenirs

Elle.
Au contraire. De très bons souvenirs.

Lui.
Ah.

Elle.
Oui. Tu veux boire autre chose ? C’est mon tour.

Lui.
La même.

Elle.
Tu peux boire autre chose que moi tu sais. Surtout si tu n’aimes pas le rhum.

Lui.
Ah non mais celui-là c’est autre chose. Ou alors c’est votre musique, je ne sais pas. Ou votre présence.

Elle.
Tu nous remets deux Diplomatico, s’il te plaît ?

Lui.
C’est pour moi.

Elle.
J’ai dit que je t’invitais.

Lui.
J’insiste.

Elle.
Fais pas chier.

Lui.
D’accord.

Elle.
T’en fais pas, les soirs où je joue j’ai un pourcentage sur les consos !

Lui.
Dans ce cas !

Elle.
À la nôtre.

Lui.
À la nôtre.

Ne me regarde pas.

Ne me regarde pas.
Ne te retourne pas.
Continue de marcher ton pas, ton regard rivé sur tes pas.
Les miens dans les tiens.
Mon souffle sur ta nuque qui agite ton crin.
Mon souffle court dans tes cheveux longs.
Mon regard dans ton dos comme un croc dans ma peau.
La pointe de mes seins contre tes omoplates.
Au travers de ta cage le tempo de ton cœur remplace celui qui a cessé de battre.
Ma cheville qui saigne, mon cœur qui ne bat plus.
Mon sexe qui palpite au rythme de ton pas.
Ne me regarde pas. Ne me regarde pas.
Devine-moi, ressens-moi derrière toi, imagine-moi, ne me regarde pas.
Ne me regarde pas, imagine-moi laide, entends-moi, comprends-moi, ne m’aime pas.
Mais tu m’as vue.
Regarde-moi.
Vois comme je suis belle sous mes cheveux saurs, la peau livide et les yeux morts, vois comme je suis belle lorsque je pleure une petite mort.
Vois-moi, qui déjà repars en arrière sur mes pas.
Salaud tu m’as tuée, de ton œil de vipère, de ton œil amoureux.
Puissent les mains de tes fans, sur lesquelles envolé tu slames, d’amour t’arracher tes atours, écorcher ta peau dorée, déchirer ton corps adoré.
Salaud qui m’as tuée, que tu viennes me retrouver.

Je me rappelle notamment ce jour, où l’un de mes plus chers poteaux m’enjoignit à m’associer à un fric-frac qu’il fomentait depuis quelques temps. Il avait en effet pour habitude de culbuter la taulière de l’un des hôtels du patelin, mais celle-ci avait récemment rompu, au motif que, si son régulier prenait conscience de leur liaison, elle risquait fort de se retrouver sur la paille avec son mouflet sur les bras. Il avait eu beau lui dire de pas se faire de mouron, qu’il savait la jouer discretos quand c’était nécessaire, elle refusait désormais de jouer à la bête à deux dos.

Mon aminche en avait eu le cœur brisé.

Faut dire qu’elle était rien gironde, la gisquette, avec ses yeux de biche, ses nibards comme des pamplemousses, et son valseur qui se dandinait coquettement quand elle passait entre les tables de sa cantine.

Or donc, mon ami furibard projetait de se venger du cornard qui lui avait sifflé sa gonzesse, et par la même occasion, de la gonzesse qui lui avait préféré son cornard. Toujours prompt à filer un coup de paluche à un copain, je radinai chez lui où il m’explicita son projet : leur chouraver leur thune.

Ma foi, je n’avais rien de mieux à faire ce soir-là, et je ne crachais jamais sur un peu d’oseille. La nuit de l’hôtel, donc, nous nous introduisîmes furtivement dans le bouge, entièrement sapés de noir tels deux assassins. Mon pote entra d’abord, en émissaire, puis il me fit signe de le suivre après s’être assuré que ça ne sentait pas le roussi. À la manière de rats d’hôtel, nous nous sommes faufilés subrepticement derrière le comptoir, où nous attendaient sagement la caisse et son grisbi.

Encore peu coutumier de la maraude, j’avais les nerfs à vif et les genoux qui jouaient des castagnettes, mais je faisais le bravache pour pas passer pour une lopette. Las ! J’écrasai du panard un bastringue qui poussa un hurlement inhumain, à vous glacer le raisiné dans les veines. Il s’en fallut de peu que je ne hurlasse de concert, mais je m’écroulai sur le derche sous l’effet de l’effroi, le palpitant en capilotade et les boyaux tordus de chocottes.

J’avais en réalité écrasé la patte du greffier qui chassait les gaspards, et qui en représailles me ficha ses griffes dans le gras du cul. On y voyait que dalle, et j’entravais que pouic à ce qui se passait. Je suis pas un pétochard, pourtant je balisais sec, et je dois avouer que j’ai toujours eu les tuyauteries défectueuses. Sous le coup de l’émotion, j’ai dégobillé mon gueuleton sur la limace de mon acolyte, qui fort heureusement en avait vu d’autres. Rouge de honte sous le regard hypothétique de mon complice qui à cette heure devait sacrément me prendre pour une fillette, j’ai balbutié quelques mots d’excuse en m’essuyant la bouche du revers de la manche, tout en flippant de m’en prendre un, de revers, pour m’apprendre à dégueulasser les fringues d’autrui. Mais il se montra bon prince, et ne sembla pas m’en tenir rigueur.

Toutefois nous craignions que le glapissement du griffon n’eût éveillé les tauliers, avaient pu en profiter pour alerter la maison poulaga. Les portugaises aux aguets, nous avons tenté d’entendre s’il n’y avait pas de mouvement dans la piaule des patrons, mais les trains de marchandises qui passaient à côté nous empêchaient d’esgourder quoi que ce fût. À tout hasard, nous sommes retournés derrière le comptoir, quand une lourde a claqué à l’étage. Peut-être était-ce seulement un client qui avait quitté son page pour aller pisser avant de remettre la viande dans le torchon, mais dans le doute, on s’est fait la malle avant que les condés ne débarquassent.

Par la lanterne on a vu le cornard débarquer avec une pétoire, mais il y avait plus personne de l’autre ôté du comptoir.

On l’avait échappé belle.

On est rentrés se pieuter et, quelques temps plus tard, mon pote s’est remis avec sa greluche. Il a d’ailleurs fini par lui mettre un polichinelle dans le tiroir mais ça, c’est une autre histoire.

Road Trip

Les yeux des bagnoles rougissent tandis que la nuit tombe
Les éoliennes se pavanent lentement sur fond de ciel bleu encre
En battant de leurs cils immenses comme des fausses blondes
Les nuages s’entredéchirent et les buissons sont flous
Moi les cheveux par la fenêtre d’une envie de lever l’ancre
Je respire le vent dont on ne peut pas voir le bout

On fait presque le tour du monde

Douce amertume

Des filtres de cigarettes éparpillés sur le rebord d’un quai
Le rayon d’un soleil finissant morcelé dans l’eau de l’étang
Des verres amoncelés fondant dans les glaçons brisés
Un goût de douceur amère dans ma bouche
que tu effleures distraitement
Dans l’herbe tu te couches
où nous avons été amants
Mais il fait froid soudain
dans mon corps sous tes mains
Le soleil est terminé
Il faut déjà rentrer.

Un ciel

Rencontrerai-je un jour un ciel plus beau que toi ?
Ta bouche de lave me brûle à petit feu
Les ombres de tes cils battent à petits pas
Tes hanches et ta cadence et ta danse et tes jeux
Ta salive de larmes tes allures de chat
Ta jupe de lumière et tes cils de poussière
Tes immenses nuits qui ne me regardent pas
Tes paupières de fièvre et tes yeux de folie
Peut-être avec deux ailes
s’envoleront
Ma poussière de rêve à ton regard joli
Sang ou bien avec elle
s’alliera
Car tes yeux de Chimère, avec ou bien sans haine
M’inspireront toujours et douleur et amour

Verrai-je un de ces jours un ciel plus loin que toi ?

Tango nocturne

Je traîne désœuvrée sur la chaussée absurde
Mes larmes réchauffant mes joues pâles et cireuses
Je pleure désespérée sur le pavé trop rude
Le froid figeant le sel sur mes joues blanches et creuses
Le crâne bourdonnant d’une guerre puérile
Et l’esprit titubant comme un enfant débile
Je brûle désemparée des lettres mensongères
Je marche à petit pas dans le brouillard timide
 
Je brûle bouleversée d’une passion meurtrière
et piétine le gris d’un trottoir si humide
Si froid, si terne et laid
Que la brume malformée
Dans l’aube d’une vie
Brouille les traits de la ville
Et m’enveloppe, fragile
d’un rêve cotonneux
dont je peine à m’extraire
l’âme en peine solitaire
 
J’attends, découragée, l’apocalypse belle
Et je chasse l’idée d’un mirage réel
Car mon amour pour Toi
Coule dans mes veines
Chaud comme du sang
Venimeux comme un serpent
Mais au goût de miel
Toi mon Ange déchu
Embrasse-moi
je boirai à tes lèvres le poison de mon destin
Et du suc de ton désir me ferai un festin
Apporte-moi ta lumière
Entraîne-moi dans une danse
Étrange et fantastique
Une valse fatale ou un tango nocturne
Un dernier tour de ronde
Funeste tarentelle
 
Une araignée mortelle
Te caresse la joue
Sur une neige éternelle
On voit l’empreinte d’un loup
Un enfant joue sous la grêle
de ses souvenirs trop flous
qui dessinent sur sa joue
une immense caravelle
la Mort en figure de proue
Comme un papillon qui souffre
Mon âme est au bord du gouffre
Sur la margelle de mon enfance
Je me hisse et m’assois
Mes pieds dans le vide se balancent
Je contemple tout ça
Posant sur le monde
un regard trop grand pour moi
un Regard vieux comme le monde
entre émoi effroi et toi
 
De mes yeux je vois des choses
que je ne comprends pas
De belles choses
des roses
mortes d’être si belles
sanglantes et éternelles
 
Sur la marelle de mon enfance
Je jette mon palet
léger comme une brume
puissant et acéré
éclaboussé
de larmes au goût de fiel
amer parfum de réel
mon palet orné d’une cicatrice amoureuse
jusqu’au palais meurtri de vieilles amours majestueuses
 
mon palet d’un battement d’aile
d’un clin d’œil atteint le CIEL.

Et je courais…

Et je courais silence

Tête nue sous l’orage

Sous cette pluie salée qu’acidifiaient mes larmes

Et nous marchions ensemble sous le même orage

Nos cheveux déchirés de la même dentelle

Dans le noir de corbeau de ta jupe trop courte

Dans les immensités de tes pupilles trop grandes

Je te lisais

Je te devinais ma sœur d’armes

Nous dansions toutes deux sous la même douleur

Et dans le sang perdu ruisselant derrière nous

Je croyais voir mourir des vierges et des empires

Les larmes de rimmel qui coulaient sur nos joues

Nous maquillaient des veines tout le long du cou

Et nous nous blottissions

Enchaînées l’une à l’autre

Agrippées à nos vies à défaut d’une mort

Sous cette pluie des flèches et des crachats des Autres

Tranquilles et perdues nous pressentions l’aurore.

Une Fille.

Une fille
Déchirée
Emprisonnée dans sa bulle de silence
Elle était heureuse avant
Elle avait confiance en la vie
Mais elle portait dans son cœur
Une bête image d’Épinal
Une image qui la trompait

Elle était jolie avant
Elle s’était parée de bracelets dorés
Avait colorié
ses pommettes en rose et ses paupières en mauve
À son retour, le rose avait mis les voiles
vers un monde parallèle
Où son double était né sous la bonne étoile

Ses lèvres sont désormais muettes
Et c’est son cœur qui hurle son horreur
Si fort
Qu’elle-même en devient sourde

Honteuse
Elle se sent coupable
D’un crime dont elle est la victime
Mais le silence aggrave son cas
sans le vouloir, la condamne à l’effroi
Permanent
Au détour d’une ruelle
Au détour de sa vie
Meurtrie
intérieurement
Un bleu au cœur
Un coup à l’âme
Pas de colère
Pas de hargne
Victime d’un drame
comme tant d’autres

Un fait divers marqua sa vie sous le signe de la folie.

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