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Carnet fourre-tout d'une autrice théâtreuse

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La Demi-moche (extrait de Fugue en L Mineure)

ELLE.

Au collège je suis devenue la bonne fille qui fait les devoirs des autres. Le jour où, marre, j’ai refusé au beau gosse de la classe de lui souffler une réponse, on m’a bousculée, insultée, radine, intellote, t’es moche, appréciez la finesse et l’originalité. Ils ont fini par se lasser. Ils ont fini par m’oublier. De toute façon mes notes avaient déjà tellement baissé que je ne présentais plus un grand intérêt. Je suis juste devenue une demi-moche transparente. Même pas la vraie grosse moche qu’on charrie tout le temps mais avec qui on est gentil parce que la pauvre, déjà que. Celle qui a au moins l’espoir de se faire embrasser un jour de bizutage ou de pari perdu. Celle qui sert de meilleure-amie-faire-valoir aux populaires et à ce titre en deviendrait presque populaire elle aussi.

Les demi-moches on ne les remarque pas, même pour les humilier. On connaît à peine leur nom.

Mais regardez-les. Regardez-les, avec leurs cheveux châtains, sans qu’on sache vraiment s’ils sont blond sale ou brun délavé. Leurs yeux dont on ignore la couleur, pour ne jamais y regarder. Leurs jeans. Elles portent des jeans. Comme tout le monde. Ni trop moulants, on ne remarque pas leurs fesses. Ni trop larges, elles ne portent jamais de baggy, encore moins de taille-basse. Elles ont le même sac de cours que tout le monde, mais ce qui chez les autres est tendance devient sur elles passe-partout, gris marron brique. Des baskets les jours de sport, des chaussures de ville les autres jours. Elles mangent toujours à la cantine, mais pas en bande, en troupeau. Les demi-moches ne se regroupent pas par affinités, mais par nécessité. Il leur faut bien quelqu’un pour sauver les apparences. Faire croire qu’elles ont des amis. C’est d’ailleurs émouvant de leur part, de penser que les autres leur accordent assez d’attention pour remarquer avec qui elles peuvent bien passer leur temps.

J’ai donc fait partie de cette triste catégorie pendant quelques années. À quelques nuances près. Je ne recherchais pas la compagnie des autres demi-moches. Ce sont elles qui épisodiquement tentaient de gratter l’amitié. J’ai commencé par essayer de les laisser faire. Après tout ce n’étaient rien de plus que des demi-moches comme moi. On avait sûrement un tas de points communs. 

Entre la demi-moche.

LA DEMI-MOCHE.

« Salut. »

ELLE.

Elle sourit la bouche fermée, dans un attendrissant effort de masquer son appareil dentaire, comme s’il pouvait l’enlaidir encore. Je me sens immédiatement bien disposée par cette coquetterie et lui sourit en retour, la bouche fermée bien que vide de tout fil de fer.

« Salut. »

LA DEMI-MOCHE.

« Tu révises ? »

ELLE.

Les bras croisés elle pointe du menton mon bouquin. Soit elle a une très mauvaise vue, soit elle ne connaît pas le programme littéraire de quatrième, qui ne risque pourtant pas de comprendre Titus Andronicus. Ma bonne disposition s’évapore.

« Ouais, je prépare le bac, j’ai pris un peu d’avance sur le programme. »

LA DEMI-MOCHE.

« Ah. Bac S ou L ? »

ELLE.

À peine ai-je le temps de regretter ma saillie qu’elle se paie le luxe de faire de l’humour. Mes observations m’avaient pourtant menée à la conclusion que les demi-moches n’avaient aucun humour. Bon. Pas le mien en tout cas. L’humour des masses, éventuellement, un peu gras mais pas trop, facile et politiquement correct, le calembour et la blague de belle-mère. Mais une demi-moche pince-sans-rire, voilà qui sort de l’ordinaire.

« S. Pour commencer. »

LA DEMI-MOCHE.

« Pour commencer ? »

ELLE.

« Les L ne foutent rien, c’est bien connu, et j’ai besoin d’émulation. Alors je fais d’abord S, et une fois que j’ai chopé le rythme, je continue sur ma lancée. Comme ça plus tard j’aurai le choix entre poète maudit et astrophysicienne. »

LA DEMI-MOCHE.

« Ah. Je ne savais pas qu’on pouvait faire les deux filières. »

ELLE.

Son absence totale d’intonation me laisse entrevoir l’hypothèse qu’en fin de compte j’ai peut-être surestimé son sens de l’humour.

LA DEMI-MOCHE.

« Mais tu trouves le temps, avec tout ce qu’on a déjà à lire ? »

ELLE.

Cette fois c’est plus que je n’en puis supporter. Certains diront que je suis intolérante.

C’est vrai.

« Quand on ne vient pas m’emmerder en pleine lecture, ça va. »

SIRÈNE. Acte I

Lui.
Je voulais vous remercier. Enfin vous féliciter.

(Elle range son matos sans lui prêter attention.)

J’ai été très touché. Enfin bouleversé. Donc je voulais. Voilà.

Elle.
De rien.

Lui.
Bravo. Vraiment.
Je peux peut-être

Elle.
C’est si gentiment proposé. Tenez-moi ça.

Lui.
vous offrir un verre. Enfin quand vous aurez fini.
Oui bien sûr je le mets où ?

Elle.

Dans ma voiture. Attendez-moi.

Lui.
Je vous commande un verre ? Qu’est-ce que vous prenez ?

Elle.
Diplomatico.
Un grand.

Lui.
Oh.

Elle.
Deux rappels ce soir, je l’ai bien mérité.

Lui.
Évidemment. Je veux dire, bien sûr. Ça fait longtemps ?
Un Di, non, deux Diplomatico, s’il vous plaît.
Ça fait longtemps que vous faites ça ?
Oui, deux grands.

Elle.
Depuis toujours.

Lui.
Bien sûr. Ça se voit. Ça s’entend.

Elle.
Et vous ?

Lui.
Moi ?

Elle.
Vous faites quelque chose ?

Lui.
Ce soir ? Ou dans la vie ?

Elle.
Dans la vie. Ce soir vous prenez un verre avec moi.

Lui.
Autant que vous voudrez.
À la vôtre. À ce magnifique concert.

Elle.
Voilà. À mon concert.

Lui.
Moi j’ai fait de la musique quand j’étais plus jeune, je continue mais. Enfin. J’ai un autre métier. C’est pas

Elle.
C’est pas facile.

Lui.
C’est pas pareil. Je suis orthophoniste. Vous me direz

Elle.
Ça reste dans le domaine du son.

Lui.
Oui. D’ailleurs je me sers de la musique parfois. Ça peut débloquer. Des trucs.
J’étais pas mauvais mais. Il me manquait quelque chose.
La niaque. Je crois.
Vous vous avez l’air de l’avoir. La niaque.
Pardon, je ne veux pas dire !
Enfin, je ne dis pas ça parce que.

Elle.
Pardon ?

Lui.
Non excusez-moi ça pourrait être mal interprété mais. Un double sens malheureux.

Elle.
Pas de mal, j’en ai vu d’autres.
Et j’ai la niaque, oui, on peut dire ça.

Lui.
Vous en voulez un autre ?

Elle.
Je n’ai pas

Lui.
Vous n’avez pas fini, pardon. Je ne bois pas tant d’habitude. D’ailleurs je n’aime pas le rhum d’habitude. Je n’ai jamais aimé ça. Mais celui-là. Celui-là

Elle.
Oui, hein.

Lui.
Oui.

Elle.
Vous êtes troublé ?

Lui.
Vous êtes seule ? Pardon, je ne voulais pas, je veux dire, vous êtes toujours seule ou vous faites partie d’un groupe ?

Elle.
Je suis du genre louve solitaire. Tu vois.

Lui.
Ah, vous étiez prédestinée, alors. Pardon, on doit vous la faire souvent. Enfin, Lou, c’est votre vrai nom, ou ?

Elle.
C’est mon vrai nom de scène.

Lui.
Ah ! Pardonnez-moi, on doit souvent vous le demander.
Vous connaissez les poèmes à Lou d’Apollinaire ?

Elle.
Oui.

Lui.
Bien sûr, oui. C’était. Je suis. Enfin.

Elle.
On les a même mis en musique spécialement pour moi, un jour.

Lui.
Vraiment ? Qui ? On peut entendre ?

Elle.
Je n’aime plus tellement les jouer depuis qu’on n’est plus ensemble.

Lui.
Oh pardon.

Elle.
Pour toi je ferai peut-être une exception.

Lui.
Je ne voudrais pas

Elle.
C’est du passé.

Lui.
de mauvais souvenirs

Elle.
Au contraire. De très bons souvenirs.

Lui.
Ah.

Elle.
Oui. Tu veux boire autre chose ? C’est mon tour.

Lui.
La même.

Elle.
Tu peux boire autre chose que moi tu sais. Surtout si tu n’aimes pas le rhum.

Lui.
Ah non mais celui-là c’est autre chose. Ou alors c’est votre musique, je ne sais pas. Ou votre présence.

Elle.
Tu nous remets deux Diplomatico, s’il te plaît ?

Lui.
C’est pour moi.

Elle.
J’ai dit que je t’invitais.

Lui.
J’insiste.

Elle.
Fais pas chier.

Lui.
D’accord.

Elle.
T’en fais pas, les soirs où je joue j’ai un pourcentage sur les consos !

Lui.
Dans ce cas !

Elle.
À la nôtre.

Lui.
À la nôtre.

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