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Carnet fourre-tout d'une autrice théâtreuse

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-Vous l’avez laissée seule.

-Tu l’as laissée seule.

-Comment avez-vous pu la laisser seule ?

-C’est ta sœur. Où étais-tu ?

-Je lui avais dit de ne pas y aller.

-C’est ta sœur, elle n’a pas à t’obéir. Où étais-tu ?

-Ce n’était pas un ordre.

-Où étais-tu ?

-C’était une supplique. Je devais travailler. Un espoir. Une prière.

-Garde tes prières. Il y a encore espoir. Tu étais au travail ?

-Je ne pouvais pas la protéger. Je dois gagner ma vie.

-Quelle vie ?

-Je dois gagner notre vie.

-Tu crois que moi je n’ai pas de famille ?

-Mais tu n’étais pas au travail.

-Je devais gagner notre vie.

-Et la vie de ma sœur ?

-Elle a choisi de la risquer.

-Elle est mineure.

-Le peuple est un éternel mineur.

-Tu inscriras ça sur sa tombe.

-Elle n’est pas morte.

-Si elle a la chance d’avoir une tombe.

-Votre mère pourrait t’entendre. Oui, elle aurait de la chance d’avoir une tombe.

-Et quoi ? Tu crois que ma mère ne sait pas ?

-Gardons espoir.

-Elle ne sait pas que sa fille va mourir à cause de toi ?

-Ne blâme pas la victime.

-Je ne blâme pas ma sœur, je te blâme toi.

-Tu t’émeus maintenant que c’est ta sœur, mais voilà des années que mes frères meurent.

-Tu n’as pas de frères. Où étais-tu ?

-N’ergote pas. Où étais-tu il y a treize ans de ça ?

-Où étais-tu quand pas aux côtés de ma sœur ? Il y a treize ans j’en avais huit.

-J’étais toujours à ses côtés, c’est moi qui l’ai amenée. J’avais huit ans aussi. C’est là que j’ai compris que je ne serais jamais du bon côté.

-Tu l’as entraînée de l’autre côté.

-C’est moi qui l’ai portée jusqu’ici. Je ne l’ai pas entraînée, je lui ai parlé, je n’ai fait que lui parler, et elle m’a entendue. Est-ce qu’elle n’a pas le droit de se révolter ? Est-ce qu’elle n’a pas le droit de rêver à une autre vie pendant que tu choisis d’y renoncer ?

-Je n’ai rien choisi. Il faut bien gagner sa vie.

-C’est cette vie que tu veux gagner ? Nous avons choisi d’en conquérir une autre. Nous ne demandons pas l’aumône. Nous choisirons notre propre vie. Nous l’arracherons.

-Sa vie, on la lui a arrachée.

-Oiseau de malheur. Ne proclame pas la défaite tant que ta sœur se bat encore. Si tu avais été là, tu saurais de quoi elle est capable.

-Arrête de crier.

-Je ne crie pas.

-Ma mère va t’entendre.

-Je ne crie pas. Qu’elle m’entende.

-Parle plus bas, je t’en prie par respect pour ma mère.

-Tu ne m’écoutes pas. Qu’elle m’entende, qu’elle entende le respect que j’ai pour sa fille, et sache de quoi est capable sa fille, et de quoi sont capables ceux d’en face, et sache que ce n’était pas un accident.

-Qu’elle meure, et tu mourras aussi, des mains de notre mère. Je peux te le prédire.

-Louise ne mourra pas.

-Tu le lui diras. Je croyais qu’ils avaient levé leur crosse vers le ciel ?

-Certains.

-C’était un accident ?

-D’autres obéissent encore aux ordres.

-Quels ordres ?

-D’autres encore prennent des initiatives.

-Quels ordres ? On ne tue pas son propre peuple.

-Si c’est là ce que tu crois, pourquoi avoir eu peur de nous rejoindre ?

-Je te le dis, il fallait bien que je travaille. Et ce n’est pas pour moi que j’avais peur. J’avais raison. Elle est si petite. Sa tête est à hauteur d’épaule.

-Ils ne visaient pas son épaule. Elle savait ce qu’elle faisait.

-Sa tête est à hauteur de poitrail.

-Ils ne visaient pas nos poitrails. Ce n’était pas un accident. Ils savaient ce qu’ils faisaient.

-Non, ce n’était pas un accident. Ce n’était pas par accident qu’elle se trouvait là. Ce n’est pas pas accident qu’ils font leur métier. Ils ont des ordres, tu l’as dit.

-Quel métier ? On ne tue pas son propre peuple ? On ne tire pas sur ses enfants. Ce n’était pas un accident.

-Lorsque quelque chose est lancé en l’air, ça finit bien par retomber en passant à hauteur de visage.

-Ce n’était pas lancé en l’air.

-Il faut bien disperser la foule.

-Nous ne sommes pas une foule, nous sommes le peuple. Il n’y avait pas de foule. Tous les hommes avaient déjà été embarqués. C’est la seule pudeur qui nous a permis d’échapper à la fouille.

-Tu me dis que par pudeur on n’a pas osé fouiller ma sœur mais qu’on a osé la tuer ?

-Je te dis ce que j’ai vécu. Ce n’était pas un accident.

-On ne tue pas une enfant. Où sommes-nous ? Où te crois-tu ?

-Et toi dans quel monde ? Qu’est-ce que tu lis ? Qu’est-ce que tu crois ?

-Je crois ce que je vois.

-Tu n’étais pas là.

-Tu y étais, toi. Tu manques de recul.

-Tu ne me crois pas.

-Je crois ce que je vois : que tu as entraîné ma sœur dans un combat qui n’est pas de sa taille.

-Mais ta sœur est immense, elle est multitude, elle a tout le courage de son innocence, elle a toute l’énergie de notre désespoir, elle a la rage de mordre la main qui fait semblant de la nourrir pour mieux l’asservir, elle est la colère et la famine du peuple.

-Ta gueule. Ferme. Ta. Gueule.

-Elle a toute la force du peuple avec elle. Tu ne me feras pas taire.

-La force du peuple qui l’a laissée seule.

-Je ne l’ai jamais quittée.

-Tu es bien la seule.

-Les autres ne l’ont pas abandonnée. Ils ont été raflés. Ils ne nous ont pas abandonnées. Nous ne les avons pas abandonnés. Nous les avons suivis jusqu’au bout. Ta sœur les a suivis jusqu’au bout. Et je ne l’ai pas quittée. Je n’ai lâché son bras que pour la charger sur mon dos. C’est moi qui l’ai amenée ici.

-C’est toi qui l’avais entraînée là-bas.

-Écoute-toi parler. Tu devrais être fier de ta sœur. Comme nous le sommes qu’elle soit des nôtres.

-J’ai toujours été fier de ma sœur. Ne te mêle pas de ma famille. J’ai toujours été fier de ma petite sœur mais je devais la protéger.

-Il t’aurait fallu nous rejoindre.

-Pour la protéger comme tu l’as fait alors que tu étais à ses côtés ? Il m’aurait fallu l’empêcher de vous rejoindre.

-Pour lutter à ses côtés. Comme nous l’avons fait.

-Lutter contre quoi ?

-N’espère pas me piéger. Tu crois que nous ne savons pas pourquoi nous luttons. Tu crois que nous ne savons pas contre qui nous luttons. À la vérité, c’est toi qui ne sais plus pourquoi tu travailles, c’est toi qui ne sais plus pour qui tu travailles. Ne méprise pas la sœur que tu risques de perdre et que tu devrais admirer comme nous l’admirons. Ne la prends pas pour une écervelée qui s’est laissée entraîner par de beaux discours et des éclats de rage adolescente, quand elle savait ce qu’elle faisait et les risques qu’elle courait, et que jusqu’au bout nous chercherions à la protéger.

-Beau travail.

-Rien n’est encore perdu. Tu peux encore nous rejoindre.

-Rejoindre quoi ? La poignée d’éclopés qu’il doit rester.

-Tu ne comprends pas. Ta sœur n’est pas seule à avoir un frère. Ta sœur n’est pas seule à être aimée. Les camarades que nous perdons, ce seront d’autres camarades gagnés.

-Tu es par trop naïve. Idiote ! Crois-tu vraiment que votre chair à canon pourra être renouvelée indéfiniment ?

-Peut-être, grâce à ta sœur.

-Ma sœur ne peut plus rien pour vous. Qu’elle s’en sorte, et je fais le vœu de ne plus jamais vous laisser l’approcher.

-Ne dis pas « vous » pour parler des camarades de ta sœur. Ne dis pas « vous » pour parler du peuple. Tu fais partie du peuple. Tu fais partie des nôtres.

-J’aurais pu. Si vous ne l’aviez pas tuée. J’aurais pu écouter vos harangues, j’aurais pu y acquiescer et m’y laisser entraîner.

-Menteur, tu préférais travailler.

-J’ai à nourrir une mère et une sœur. Mais j’étais d’accord avec vous dans le fond. J’étais acquis à votre cause bien avant que Louise ne le soit. Je n’osais pas encore y croire, mais j’aurais bien fini par vous suivre, si vous ne les aviez pas tuées. En tuant ma sœur, vous avez condamné ma mère, et vous vous êtes condamnés. Plus jamais je ne pourrai vous rejoindre.

-Ne blâme pas ta sœur en nous blâmant plutôt que de blâmer ses bourreaux. Tu te penses un grand frère protecteur mais tu n’y comprends rien. Tu ne cherches qu’à protéger ta sœur et ce faisant tu la perds. Tu rêves de la venger mais tu ne fais que l’abandonner. Pour un peu tu l’aurais déjà enterrée. Tu n’as jamais appris ce qu’était la solidarité. Tu n’as jamais marché pour un frère, un cousin abattu. Tu n’as jamais lutté, tu n’as fait que travailler en courbant l’échine, en remerciant parfois. Aujourd’hui tu découvres la violence et tu penses qu’elle vient de nous.

-Ne crois pas m’apprendre la vie.

-Louise l’a découverte aussi, la violence, mais elle ne s’y est jamais trompée. Comprends ce qui pourrait être sa dernière volonté si elle ne devait pas se réveiller.

-Tais-toi.

-N’espère pas me faire peur. La violence, je la connais, je ne crains pas la tienne. Combien peut-elle bien peser ? Mais la mort de ta sœur, elle peut peser lourd.

-Tais-toi, ne parle pas de la mort de ma sœur qui respire encore.

-Elle pourrait peser lourd. Et c’est ce que voudrait ta sœur. Le peuple n’aime pas qu’on lui tue ses enfants.

-Ne cherche pas à me faire croire que ma petite sœur a cherché à se sacrifier pour votre cause. Ne cherche pas à me faire croire que ma sœur est une martyre volontaire de votre cause. Ne cherche pas.

-Je ne veux rien te faire croire. Je veux juste garder l’espoir.

-Je garde l’espoir qu’elle se réveille.

-Je garde l’espoir qu’elle vive. Je ne veux pas la perdre ni la pleurer. Mais si elle doit mourir, que ce ne soit pas une défaite. Si elle doit mourir, que son combat ne meure pas. Que sa mort soit un levier, un sursaut, un instant de bascule. Que tout le peuple se soulève, ceux de son âge, ceux qui ont eu son âge un jour, ceux qui ont des enfants ou des petits-enfants. Et tout le peuple se soulèvera.

 

-Comment peux-tu y croire encore ?

 

-Est-ce que nous avons le choix ?

 

 

-Alors il ne nous reste qu’à attendre ?

 

 

 

 

-Que pouvons-nous faire qu’attendre ?

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C’est de l’art

C’est antiraciste

Vous avez réservé

Ils sont consentants

C’était très émouvant

Et la liberté d’expression

Vous n’avez rien compris

Vous ne pouvez pas y aller

Il ne faut pas voir le mal partout

Il faut voir le spectacle pour juger

Il faut payer à l’avance par internet

Nous ne sommes pas vraiment enchaînés

Il n’est pas raciste il vient d’Afrique du Sud

Je ne suis pas très militante j’ai beaucoup d’amis blancs

Je connais un Noir qui a vu le spectacle et qui a trouvé ça beau

Vous ne pouvez pas passer dans cette rue si vous n’avez pas réservé

Vous savez si on voulait vraiment vous charger on pourrait mais ce n’est pas le but

Si vous vous scandalisez pour ça vous devez souvent être scandalisée

Je connais plein de Noirs qui ont vu le spectacle et qui ont adoré

Vous ne pouvez pas rentrer si vous n’avez pas réservé

Vous rentrerez chez vous après la fin du spectacle

Il n’est pas raciste il a vécu avec des Noirs

Moi j’ai vu le spectacle et c’était très beau

Faites demi-tour c’est dangereux par là

Les manifestants sont des sauvages

Faites demi-tour la rue est bloquée

Il y a des combats plus importants

J’ai vu le spectacle et j’ai pleuré

Je connais plein de Noirs

La rue est bloquée

C’est des malades

Faites demi tour

Ils sont violents

C’est de l’art

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