[Extrait de ma pièce Les antennes et les branches]

PACÔME.

Je parle. Je vous parle. Je vous regarde dans les yeux quand je vous parle. Je souris en vous regardant dans les yeux quand je vous parle. Je vous regarde dans les yeux en souriant de la bouche et des yeux quand je vous parle. Je parle bien. Je m’exprime distinctement. Je ne bafouille pas. Je n’ai pas honte de moi. Je ne tripote pas mon stylo. Je ne tords pas mes doigts. Ma voix ne tremble pas. Je ne tremble pas. Je hausse légèrement les sourcils si je dois reconnaître quelqu’un. Je les hausse un peu plus si je dois exprimer la surprise. Je fronce légèrement les sourcils pour évoquer l’assurance. Un peu plus pour manifester la colère. Vous m’entendez. Vous me comprenez. Il n’y a pas de malentendu. Vous pouvez me faire confiance. Je sais de quoi je parle.

Qui suis-je pour parler au nom des autistes moi qui n’ai pas de problèmes ? Qui suis-je pour parler au nom de mes semblables en difficulté ? Comment puis-je les appeler mes semblables moi qui n’ai pas de difficultés ? Comment est-ce que j’ose les appeler mes semblables ?

Je m’approprie la lutte, moi qui ne suis pas handicapé. Je m’accapare la lutte alors que je ne suis pas handicapé. Je ne suis pas handicapé puisque je vous parle. Je ne suis pas handicapé puisque je vous regarde dans les yeux quand je vous parle. Je ne suis pas handicapé puisque j’ai un potentiel. Je ne suis pas handicapé puisque je suis de haut niveau. Je n’ai pas droit à la parole puisque je peux la prendre. Je suis une imposture.

La porte refermée vous ne me voyez pas m’effondrer. Vous ne me voyez pas tomber dans le silence. Vous ne me voyez pas tomber à genoux. Vous ne voyez pas mes genoux trembler. Vous ne me voyez pas suffoquer. Vous ne voyez pas ma tête tomber sur le sol. Vous ne me voyez pas frapper ma tête contre le sol dans les larmes et la bave et le bourdonnement. Vous ne me voyez pas oublier comment on respire. Vous ne me voyez pas me déchirer la peau. Vous ne me voyez pas derrière la porte refermée. Vous ne me voyez pas ne plus savoir ouvrir une porte. Vous ne voyez pas mon imposture. Vous trouvez que j’ai bien parlé.

Je ne peux pas être autiste puisque je dis.

Je ne peux pas être autiste puisque je dis que je suis autiste.

Si vous ne m’écoutez pas je vous le peindrai, je vous le danserai, je vous le tisserai, je vous l’écrirai : je suis autiste.

ZOHRA.

Les baleines bleues chantent sur des fréquences allant de 12 à 25 hertz, le plus généralement autour de 16 hertz. Il existe une baleine dont la fréquence de chant est de 52 hertz. Son chant n’est probablement pas perçu par ses congénères. Sa trajectoire n’est jamais la leur. Elle chante sans réponse. On l’appelle la baleine la plus seule au monde. Les scientifiques à sa recherche s’attendent à la découvrir au milieu d’autres baleines.

LOÏS.

Danse.

Je parle

J’ai plein de choses à dire

J’ai plein de choses que je dis

Je communique

Je parle aux chats

Je parle aux pierres

On communique

Je sais parler

Je sais très bien parler

Si vous n’entendez pas ma langue

C’est peut-être que vous ne savez pas écouter