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Carnet fourre-tout d'une autrice théâtreuse

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Je parle

[Extrait de ma pièce Les antennes et les branches]

PACÔME.

Je parle. Je vous parle. Je vous regarde dans les yeux quand je vous parle. Je souris en vous regardant dans les yeux quand je vous parle. Je vous regarde dans les yeux en souriant de la bouche et des yeux quand je vous parle. Je parle bien. Je m’exprime distinctement. Je ne bafouille pas. Je n’ai pas honte de moi. Je ne tripote pas mon stylo. Je ne tords pas mes doigts. Ma voix ne tremble pas. Je ne tremble pas. Je hausse légèrement les sourcils si je dois reconnaître quelqu’un. Je les hausse un peu plus si je dois exprimer la surprise. Je fronce légèrement les sourcils pour évoquer l’assurance. Un peu plus pour manifester la colère. Vous m’entendez. Vous me comprenez. Il n’y a pas de malentendu. Vous pouvez me faire confiance. Je sais de quoi je parle.

Qui suis-je pour parler au nom des autistes moi qui n’ai pas de problèmes ? Qui suis-je pour parler au nom de mes semblables en difficulté ? Comment puis-je les appeler mes semblables moi qui n’ai pas de difficultés ? Comment est-ce que j’ose les appeler mes semblables ?

Je m’approprie la lutte, moi qui ne suis pas handicapé. Je m’accapare la lutte alors que je ne suis pas handicapé. Je ne suis pas handicapé puisque je vous parle. Je ne suis pas handicapé puisque je vous regarde dans les yeux quand je vous parle. Je ne suis pas handicapé puisque j’ai un potentiel. Je ne suis pas handicapé puisque je suis de haut niveau. Je n’ai pas droit à la parole puisque je peux la prendre. Je suis une imposture.

La porte refermée vous ne me voyez pas m’effondrer. Vous ne me voyez pas tomber dans le silence. Vous ne me voyez pas tomber à genoux. Vous ne voyez pas mes genoux trembler. Vous ne me voyez pas suffoquer. Vous ne voyez pas ma tête tomber sur le sol. Vous ne me voyez pas frapper ma tête contre le sol dans les larmes et la bave et le bourdonnement. Vous ne me voyez pas oublier comment on respire. Vous ne me voyez pas me déchirer la peau. Vous ne me voyez pas derrière la porte refermée. Vous ne me voyez pas ne plus savoir ouvrir une porte. Vous ne voyez pas mon imposture. Vous trouvez que j’ai bien parlé.

Je ne peux pas être autiste puisque je dis.

Je ne peux pas être autiste puisque je dis que je suis autiste.

Si vous ne m’écoutez pas je vous le peindrai, je vous le danserai, je vous le tisserai, je vous l’écrirai : je suis autiste.

ZOHRA.

Les baleines bleues chantent sur des fréquences allant de 12 à 25 hertz, le plus généralement autour de 16 hertz. Il existe une baleine dont la fréquence de chant est de 52 hertz. Son chant n’est probablement pas perçu par ses congénères. Sa trajectoire n’est jamais la leur. Elle chante sans réponse. On l’appelle la baleine la plus seule au monde. Les scientifiques à sa recherche s’attendent à la découvrir au milieu d’autres baleines.

LOÏS.

Danse.

Je parle

J’ai plein de choses à dire

J’ai plein de choses que je dis

Je communique

Je parle aux chats

Je parle aux pierres

On communique

Je sais parler

Je sais très bien parler

Si vous n’entendez pas ma langue

C’est peut-être que vous ne savez pas écouter

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-Vous l’avez laissée seule.

-Tu l’as laissée seule.

-Comment avez-vous pu la laisser seule ?

-C’est ta sœur. Où étais-tu ?

-Je lui avais dit de ne pas y aller.

-C’est ta sœur, elle n’a pas à t’obéir. Où étais-tu ?

-Ce n’était pas un ordre.

-Où étais-tu ?

-C’était une supplique. Je devais travailler. Un espoir. Une prière.

-Garde tes prières. Il y a encore espoir. Tu étais au travail ?

-Je ne pouvais pas la protéger. Je dois gagner ma vie.

-Quelle vie ?

-Je dois gagner notre vie.

-Tu crois que moi je n’ai pas de famille ?

-Mais tu n’étais pas au travail.

-Je devais gagner notre vie.

-Et la vie de ma sœur ?

-Elle a choisi de la risquer.

-Elle est mineure.

-Le peuple est un éternel mineur.

-Tu inscriras ça sur sa tombe.

-Elle n’est pas morte.

-Si elle a la chance d’avoir une tombe.

-Votre mère pourrait t’entendre. Oui, elle aurait de la chance d’avoir une tombe.

-Et quoi ? Tu crois que ma mère ne sait pas ?

-Gardons espoir.

-Elle ne sait pas que sa fille va mourir à cause de toi ?

-Ne blâme pas la victime.

-Je ne blâme pas ma sœur, je te blâme toi.

-Tu t’émeus maintenant que c’est ta sœur, mais voilà des années que mes frères meurent.

-Tu n’as pas de frères. Où étais-tu ?

-N’ergote pas. Où étais-tu il y a treize ans de ça ?

-Où étais-tu quand pas aux côtés de ma sœur ? Il y a treize ans j’en avais huit.

-J’étais toujours à ses côtés, c’est moi qui l’ai amenée. J’avais huit ans aussi. C’est là que j’ai compris que je ne serais jamais du bon côté.

-Tu l’as entraînée de l’autre côté.

-C’est moi qui l’ai portée jusqu’ici. Je ne l’ai pas entraînée, je lui ai parlé, je n’ai fait que lui parler, et elle m’a entendue. Est-ce qu’elle n’a pas le droit de se révolter ? Est-ce qu’elle n’a pas le droit de rêver à une autre vie pendant que tu choisis d’y renoncer ?

-Je n’ai rien choisi. Il faut bien gagner sa vie.

-C’est cette vie que tu veux gagner ? Nous avons choisi d’en conquérir une autre. Nous ne demandons pas l’aumône. Nous choisirons notre propre vie. Nous l’arracherons.

-Sa vie, on la lui a arrachée.

-Oiseau de malheur. Ne proclame pas la défaite tant que ta sœur se bat encore. Si tu avais été là, tu saurais de quoi elle est capable.

-Arrête de crier.

-Je ne crie pas.

-Ma mère va t’entendre.

-Je ne crie pas. Qu’elle m’entende.

-Parle plus bas, je t’en prie par respect pour ma mère.

-Tu ne m’écoutes pas. Qu’elle m’entende, qu’elle entende le respect que j’ai pour sa fille, et sache de quoi est capable sa fille, et de quoi sont capables ceux d’en face, et sache que ce n’était pas un accident.

-Qu’elle meure, et tu mourras aussi, des mains de notre mère. Je peux te le prédire.

-Louise ne mourra pas.

-Tu le lui diras. Je croyais qu’ils avaient levé leur crosse vers le ciel ?

-Certains.

-C’était un accident ?

-D’autres obéissent encore aux ordres.

-Quels ordres ?

-D’autres encore prennent des initiatives.

-Quels ordres ? On ne tue pas son propre peuple.

-Si c’est là ce que tu crois, pourquoi avoir eu peur de nous rejoindre ?

-Je te le dis, il fallait bien que je travaille. Et ce n’est pas pour moi que j’avais peur. J’avais raison. Elle est si petite. Sa tête est à hauteur d’épaule.

-Ils ne visaient pas son épaule. Elle savait ce qu’elle faisait.

-Sa tête est à hauteur de poitrail.

-Ils ne visaient pas nos poitrails. Ce n’était pas un accident. Ils savaient ce qu’ils faisaient.

-Non, ce n’était pas un accident. Ce n’était pas par accident qu’elle se trouvait là. Ce n’est pas pas accident qu’ils font leur métier. Ils ont des ordres, tu l’as dit.

-Quel métier ? On ne tue pas son propre peuple ? On ne tire pas sur ses enfants. Ce n’était pas un accident.

-Lorsque quelque chose est lancé en l’air, ça finit bien par retomber en passant à hauteur de visage.

-Ce n’était pas lancé en l’air.

-Il faut bien disperser la foule.

-Nous ne sommes pas une foule, nous sommes le peuple. Il n’y avait pas de foule. Tous les hommes avaient déjà été embarqués. C’est la seule pudeur qui nous a permis d’échapper à la fouille.

-Tu me dis que par pudeur on n’a pas osé fouiller ma sœur mais qu’on a osé la tuer ?

-Je te dis ce que j’ai vécu. Ce n’était pas un accident.

-On ne tue pas une enfant. Où sommes-nous ? Où te crois-tu ?

-Et toi dans quel monde ? Qu’est-ce que tu lis ? Qu’est-ce que tu crois ?

-Je crois ce que je vois.

-Tu n’étais pas là.

-Tu y étais, toi. Tu manques de recul.

-Tu ne me crois pas.

-Je crois ce que je vois : que tu as entraîné ma sœur dans un combat qui n’est pas de sa taille.

-Mais ta sœur est immense, elle est multitude, elle a tout le courage de son innocence, elle a toute l’énergie de notre désespoir, elle a la rage de mordre la main qui fait semblant de la nourrir pour mieux l’asservir, elle est la colère et la famine du peuple.

-Ta gueule. Ferme. Ta. Gueule.

-Elle a toute la force du peuple avec elle. Tu ne me feras pas taire.

-La force du peuple qui l’a laissée seule.

-Je ne l’ai jamais quittée.

-Tu es bien la seule.

-Les autres ne l’ont pas abandonnée. Ils ont été raflés. Ils ne nous ont pas abandonnées. Nous ne les avons pas abandonnés. Nous les avons suivis jusqu’au bout. Ta sœur les a suivis jusqu’au bout. Et je ne l’ai pas quittée. Je n’ai lâché son bras que pour la charger sur mon dos. C’est moi qui l’ai amenée ici.

-C’est toi qui l’avais entraînée là-bas.

-Écoute-toi parler. Tu devrais être fier de ta sœur. Comme nous le sommes qu’elle soit des nôtres.

-J’ai toujours été fier de ma sœur. Ne te mêle pas de ma famille. J’ai toujours été fier de ma petite sœur mais je devais la protéger.

-Il t’aurait fallu nous rejoindre.

-Pour la protéger comme tu l’as fait alors que tu étais à ses côtés ? Il m’aurait fallu l’empêcher de vous rejoindre.

-Pour lutter à ses côtés. Comme nous l’avons fait.

-Lutter contre quoi ?

-N’espère pas me piéger. Tu crois que nous ne savons pas pourquoi nous luttons. Tu crois que nous ne savons pas contre qui nous luttons. À la vérité, c’est toi qui ne sais plus pourquoi tu travailles, c’est toi qui ne sais plus pour qui tu travailles. Ne méprise pas la sœur que tu risques de perdre et que tu devrais admirer comme nous l’admirons. Ne la prends pas pour une écervelée qui s’est laissée entraîner par de beaux discours et des éclats de rage adolescente, quand elle savait ce qu’elle faisait et les risques qu’elle courait, et que jusqu’au bout nous chercherions à la protéger.

-Beau travail.

-Rien n’est encore perdu. Tu peux encore nous rejoindre.

-Rejoindre quoi ? La poignée d’éclopés qu’il doit rester.

-Tu ne comprends pas. Ta sœur n’est pas seule à avoir un frère. Ta sœur n’est pas seule à être aimée. Les camarades que nous perdons, ce seront d’autres camarades gagnés.

-Tu es par trop naïve. Idiote ! Crois-tu vraiment que votre chair à canon pourra être renouvelée indéfiniment ?

-Peut-être, grâce à ta sœur.

-Ma sœur ne peut plus rien pour vous. Qu’elle s’en sorte, et je fais le vœu de ne plus jamais vous laisser l’approcher.

-Ne dis pas « vous » pour parler des camarades de ta sœur. Ne dis pas « vous » pour parler du peuple. Tu fais partie du peuple. Tu fais partie des nôtres.

-J’aurais pu. Si vous ne l’aviez pas tuée. J’aurais pu écouter vos harangues, j’aurais pu y acquiescer et m’y laisser entraîner.

-Menteur, tu préférais travailler.

-J’ai à nourrir une mère et une sœur. Mais j’étais d’accord avec vous dans le fond. J’étais acquis à votre cause bien avant que Louise ne le soit. Je n’osais pas encore y croire, mais j’aurais bien fini par vous suivre, si vous ne les aviez pas tuées. En tuant ma sœur, vous avez condamné ma mère, et vous vous êtes condamnés. Plus jamais je ne pourrai vous rejoindre.

-Ne blâme pas ta sœur en nous blâmant plutôt que de blâmer ses bourreaux. Tu te penses un grand frère protecteur mais tu n’y comprends rien. Tu ne cherches qu’à protéger ta sœur et ce faisant tu la perds. Tu rêves de la venger mais tu ne fais que l’abandonner. Pour un peu tu l’aurais déjà enterrée. Tu n’as jamais appris ce qu’était la solidarité. Tu n’as jamais marché pour un frère, un cousin abattu. Tu n’as jamais lutté, tu n’as fait que travailler en courbant l’échine, en remerciant parfois. Aujourd’hui tu découvres la violence et tu penses qu’elle vient de nous.

-Ne crois pas m’apprendre la vie.

-Louise l’a découverte aussi, la violence, mais elle ne s’y est jamais trompée. Comprends ce qui pourrait être sa dernière volonté si elle ne devait pas se réveiller.

-Tais-toi.

-N’espère pas me faire peur. La violence, je la connais, je ne crains pas la tienne. Combien peut-elle bien peser ? Mais la mort de ta sœur, elle peut peser lourd.

-Tais-toi, ne parle pas de la mort de ma sœur qui respire encore.

-Elle pourrait peser lourd. Et c’est ce que voudrait ta sœur. Le peuple n’aime pas qu’on lui tue ses enfants.

-Ne cherche pas à me faire croire que ma petite sœur a cherché à se sacrifier pour votre cause. Ne cherche pas à me faire croire que ma sœur est une martyre volontaire de votre cause. Ne cherche pas.

-Je ne veux rien te faire croire. Je veux juste garder l’espoir.

-Je garde l’espoir qu’elle se réveille.

-Je garde l’espoir qu’elle vive. Je ne veux pas la perdre ni la pleurer. Mais si elle doit mourir, que ce ne soit pas une défaite. Si elle doit mourir, que son combat ne meure pas. Que sa mort soit un levier, un sursaut, un instant de bascule. Que tout le peuple se soulève, ceux de son âge, ceux qui ont eu son âge un jour, ceux qui ont des enfants ou des petits-enfants. Et tout le peuple se soulèvera.

 

-Comment peux-tu y croire encore ?

 

-Est-ce que nous avons le choix ?

 

 

-Alors il ne nous reste qu’à attendre ?

 

 

 

 

-Que pouvons-nous faire qu’attendre ?

Tu me guitares

Je te plume

Tu me rimes

Je te crayonne

Tu me chantonnes

Je te rythme

Tu me cordes
Tu m’accordes
Tu m’encordes

Je t’écris

Tu me résonnes

Je t’encre

Tu me manches

Je te page

Tu me scandes

Je te feuille

Tu me grattes

Je te déchire

Tu me refraines

Je te scène

Nous actons

Tu me métaphores

Je t’anacoluthe

Tu me crescendes

Je t’ellipse

Tu me musiques

Je te dramatique

Tu me paroles

Je te dialogue

Tu m’instrumentes

Je te réplique

Tu me fredonnes

Je t’apparté

Tu me chansonnes

Je te didascale

Tu m’anaphores

Je te stylote

Tu m’accélères

Je te biffe

Tu me bats

Je te tape

Tu me mesures

Je te plateau

Tu me mixes

Je te rideau

Tu me chantes

J’écris

Tu me soupires

Je te fondu au noir

 

Il y a du vin.

Il y a de la musique.

Il y a du vin partout.

Il y a du vin dans mes veines.

Il y a toi sur la scène.

Il y a des larmes dans mes yeux.

Il y a toi qui ne le sais pas.

Il y a des malentendus.

Il y a des Flamandes qui dansent sans mot dire.

Il y a des anarchistes qui sont toujours debout.

Il y a des sourires puérils.

Il y a des chats qui se haïssent.

Il y a toi qui ne me hais point.

Il y a moi qui ne le sais pas.

Il y a des poèmes au premier rendez-vous.

Il n’y a pas de tofu.

Il y a mon ventre qui gargouille.

Il y a du vin partout.

Il y a des gens qui partent.

Il y a un balcon où il fait déjà jour.

Il y a des protéines dans le sperme.

Il y a du thé noir.

Il y a toi qui chantes dans la cuisine.

Il y a moi qui pleure dans la baignoire.

Il y a des croissants en Allemagne.

Il y a des contrôleurs dans le S-bahn.

Il y a un enfant qui joue à acheter des billets.

Il y a trop de soleil.

Il y a des lunettes noires.

Il y a une guitare.

Il y a un air de rock star.

Il y a des monstres.

Il y a des blessures.

Il y a peut-être une histoire.

Il y a du retard.

Il n’y a pas de numéro de téléphone.

 

 

 

Vaincre l’allisme

[Extrait de ma pièce Les antennes et les branches]

LOÏS, PACÔME, SYBILLE, ZOHRA.

L’allisme ? Je ne décrirais pas vraiment ça comme une maladie.

C’est une spécificité.

Ils ont du mal avec le silence, je crois.

C’est une différence.

Je ne suis pas vraiment spécialiste, mais il y avait des allistes dans mon collège.

Ils ne sont pas comme nous.

Je crois que c’est génétique.

C’est une particularité.

C’est à cause de l’absence de vaccin.

Des problèmes de gestion de l’honnêteté.

Un rapport particulier au monde et aux autres gens.

Une certaine obsession pour la reconnaissance sociale.

Je ne sais pas si c’est une maladie, c’est une maladie ?

De nos jours tout le monde est un peu alliste.

C’est la mode.

Des soucis de rigueur dans le raisonnement.

C’est difficile à expliquer.

Je pense qu’on a plein de choses à apprendre des allistes. C’est seulement une façon différente d’envisager le monde.

C’est un handicap invisible.

Mais les personnes allistes ont des qualités particulières qui peuvent être de grands atouts pour les entreprises.

Je ne crois pas que ce soit une maladie, mais ça doit être difficile pour l’entourage.

VAINCRE L’ALLISME !

Tu es alliste ? J’imagine que tu passes ton temps à téléphoner et à toucher le bras des gens ?

Tu es alliste ? Ma cousine a un couple d’amis dont la fille aussi est alliste.

Tu es vraiment alliste ? On ne dirait pas.

Mais non, tu n’es pas alliste, ne t’inquiète pas.

Tu as vraiment un diagnostic ?

Comment tu peux dire que tu es alliste alors que tu n’as pas d’amis ?

Tu es alliste ? C’est vraiment terrible. Je suis désolée.

Mais non, tu n’es pas alliste, tu es juste un peu… euh… sociable.

Tu as essayé le yoga ?

Tu es alliste ? Ça ne se voit pas.

Mais non, tu n’es pas alliste, tu es juste un peu normal.

Tu es une personne avec allisme ?

Tu es atteint d’allisme ?

Tu souffres d’allisme ?

Tu souffres d’un trouble du spectre allistique ?

Tu es alliste ? Tu as quel type d’allisme ?

Allisme léger ?

Allisme sévère ?

Allisme de haut niveau ?

Allisme de bas niveau ?

Moi, je suis…

ZOHRA.
Je suis autiste de haute volée.

SYBILLE.

Je suis autiste de haute voltige.

ZOHRA.

Je suis autiste de haute mer.

SYBILLE.

Autiste de honni soit qui mal y pense.

ZOHRA.
Je suis autiste de haute montagne.

PACÔME.

Je suis autiste de caniveau.

LOÏS.

Autiste de gouttière.

SYBILLE.

Autiste d’intérieur.

PACÔME.

Autiste bougon.

LOÏS.

Autiste débonnaire.

SYBILLE.

Autiste sarcastique.

LOÏS.

Autiste tranquille.

PACÔME.

Autiste facétieux.

ZOHRA.

Autiste à poil long.

LOÏS.

Autiste en culotte de velours.

SYBILLE.

Autiste en robe de chambre.

ZOHRA.

Autiste au grand pied.

PACÔME.

Autiste fatigué.

LOÏS.

Autiste tendre.

PACÔME.

Autiste croustillant.

SYBILLE.

Autiste étoilée.

ZOHRA.

Autiste inutile.

LOÏS.

Autiste de fin de tiroir !

PACÔME.

Autiste à chat !

ZOHRA.

Autiste à crête !

PACÔME.

Autiste doux !

ZOHRA.

Alerta ! Alerta ! Autista !

LOÏS.

Autiste radical·e !

SYBILLE.

Autiste fière !

ZOHRA.

Autiste vénère !

PACÔME.

Autiste déter !

LOÏS.

Autiste flou·e !

AUTISTE SOCIAL·E TU PERDS TON SANG-FROID !

Silence.

SYBILLE.

Nous, les autistes, on est tous un peu autistes.

PACÔME.

Je ne mérite pas de vivre.

LOÏS.

Vous me dites que je ne suis pas autonome et vous ne me laissez même pas me dire.
C’est à moi de me dire.
C’est à moi de me définir.
Je ne suis pas une personne avec autisme. Je ne porte pas mon autisme sur le dos.

ZOHRA.

Je ne promène pas mon autisme en laisse.

PACÔME.

Mon autisme n’est pas un costume.

SYBILLE.

Mon autisme n’est pas un bagage.

LOÏS.

Mon autisme n’est pas un fardeau. Mais ça je ne vous le dirai pas, puisque vous ne m’écoutez pas.
Continuez à parler de moi.
Continuez à me nommer sans m’écouter puisque je ne parle pas.
Je ne vous parle pas puisque vous ne m’écoutez pas.

PACÔME.

Je ne mérite pas de vivre.
Je n’ai pas à mériter de vivre.
On n’attrape pas la vie parce qu’on le mérite.
On tombe en vie par hasard.

ZOHRA.

Ne suis-je pas faite de viande et d’étoiles et de bactéries ?

PACÔME.

Comme vous ?

L’écho

[Extrait de ma pièce Les antennes et les branches]

SYBILLE.

L’écho des caresses et des frictions

Le toucher qui s’accroche à la peau comme une odeur

L’odeur qui reste sur la peau et dans le nez et dans la gorge

La brûlure du froid de lumière sur la rétine

La chaleur qui reste dans les os quand la neige fond sur la peau

La persistance rétinienne des doigts sur ma peau

Les vibrations de poussière du tissu que je viens de toucher

Les traces de doigts sur la vitre de ma peau

Vous ne sentez pas ça ?

L’apaisement écrasant des couvertures lourdes ou la suffocation d’une bulle crevée

L’étiquette qui continue de gratter quand elle n’est plus là

La persistance des vêtements même nue sous les draps

Le poids de vos habits, vous ne le sentez pas ?

Dans les yeux le vent ou l’haleine des gens, vous ne sentez pas ?

Vous n’êtes pas comme moi ?

Vous ne sentez pas la traînée d’écume qui se fond sur votre peau

Comme on sent le ressac de la mer dans son corps longtemps encore après avoir nagé

Comme les roulettes de nos patins continuent à rouler longtemps après les avoir enlevés

Comme la douleur prend du temps à s’effacer

Vous ne sentez pas ?

La sensation que l’on déplace dans le corps comme un son muet dans la bouche

Égaliser la balance de son propre corps

Pour établir

La symétrie

Le fantôme de la main qui pèse sur l’épaule

Fabriquer son miroir

La chatouille, le trébuchement, la bousculade, la poignée de main, le baiser sur une joue, la gifle même, les caresses et les coups

Égaliser

Les fantômes qui m’accompagnent.

L’écho de toutes les caresses qui me bercent et les mains qui me portent à bout de bras

Et celles qui appuient sur ma tête pour la replonger sous l’eau des voix

Vous ne sentez pas ça ?

Radio Canut

Ce soir à 23h, je passe à la radio en direct pour la première fois de ma vie !

Ce sera aussi la première de l’émission Dans Tes Oreilles, qui a pour objectif de mettre en lumière les autrices contemporaines et leurs textes, qui seront lus par des comédiennes.

Vous pouvez écouter « Casthel dans tes oreilles » sur Radio Canut en ligne ici ou sur 102.2 si vous êtes dans la région lyonnaise.

À ce soir !

La Revanche de Scapin

Ce texte est le fruit d’un atelier d’écriture auquel j’ai participé avec mon amie Ségolène Liautaud. L’exercice proposé était d’écrire la suite d’un extrait des Fourberies de Scapin, à savoir :

SCAPIN : Non vraiment, vous l’avez remis dans votre poche.

GÉRONTE : Ah ! c’est la douleur qui me trouble l’esprit.

SCAPIN : Je le vois bien.

GÉRONTE : Que diable allait-il faire dans cette galère ? Ah ! maudite galère ! traître de Turc à tous les diables !

SCAPIN : Il ne peut digérer les cinq cents écus que je lui arrache ; mais il n’est pas quitte envers moi, et je veux qu’il me paye en une autre monnaie l’imposture qu’il m’a faite auprès de son fils.

Et voici la suite que nous avons imaginée…

Scapin reste seul. Jean-Théophile entre.

JEAN-THÉOPHILE. — Bravo, mon amour ! Tu as su triompher de la mesquinerie de mon raciste de père ! Plus rien désormais ne s’oppose à notre lune de miel au fil du Nil.

SCAPIN. — Cinq cents écus ne sauraient apaiser mon courroux. Je n’oublie pas que ton père et son racisme de classe ont tenté de me discréditer auprès de toi.

JEAN-THÉOPHILE. — Tranquilise-toi, mon amour, et abandonne tes projets de vengeance. (Il l’enlace.) Ne te suffit-il pas d’imaginer notre avenir commun ?

SCAPIN. — Ah, mon cher ange, ta mansuétude te perdra. Mais moi, qui n’ai pas les mêmes privilèges que toi, je dois mener à bien ce combat.

JEAN-THÉOPHILE. — Allons mon amour, quitte cet air renfrogné pour une tenue qui te sied bien mieux. (Il déboucle la ceinture de Scapin qui ne réagit pas.) Il nous faut faire preuve d’indulgence envers cet homme qui, tout pingre et raciste qu’il est, n’en demeure pas moins mon père. (Il empoigne le braquemart de Scapin et se l’enfourne goulûment dans le gosier.)

SCAPIN. — Ah, mon cher et tendre, tu ne crois pas si bien dire ! C’est bien justement de cela que je voulais… Ah ! Attends, laisse-moi finir ! C’est bien justement de cela que je voulais… AAAAAHHHHH !

Géronte entre.

GÉRONTE. — Oh mon dieu !

JEAN-THÉOPHILE. — Oh mon dieu !

SCAPIN. — Oui, c’est ce que j’allais dire.

GÉRONTE. — Arrière, infâme créature sodomite ! Retire tes sales pattes de mon enfant !

SCAPIN. — Croyez m’en, ce n’est plus un enfant.

GÉRONTE. — Silence, suppôt de Satan ! Tu ne souilleras point notre lignée !

JEAN-THÉOPHILE. — Assez, père ! Ne parlez pas de souillure quand il s’agit d’amour.

GÉRONTE. — Jean-Théophile, tu ne sais pas ce que tu dis ! La perversité de ce serviteur t’a fait perdre la tête !

JEAN-THÉOPHILE. — Oui, j’ai perdu la tête ! J’ai perdu la tête pour lui et je lui ai donné mon cœur.

GÉRONTE. — Ah ! C’est mon cœur à moi qui saigne de voir mon fils unique se rouler ainsi dans la fange.

SCAPIN. — Apaisez-vous, Monseigneur, car la situation n’est pas telle qu’elle vous semble.

GÉRONTE. — Que dis-tu là, oiseau de malheur ?

SCAPIN. — N’avez-vous donc jamais remarqué comme le teint hâlé de Jean-Théophile et ses boucles d’ébène ressemblent curieusement à celles de votre voisin ?

GÉRONTE. — Comment ! Le vendeur de kébab !

JEAN-THÉOPHILE. — Père ! Je t’ai déjà dit cent fois qu’il n’était pas vendeur de kébab mais patron d’un restaurant gastronomique.

SCAPIN. — Hé oui, vil xénophobe, il était temps que vous sachiez la vérité quant à votre femme et à celui que vous appeliez votre fils.

GÉRONTE. — Ah ! Qu’ouïs-je ? Qu’entends-je ? Que comprends-je ?

SCAPIN. — Vous comprenez fort bien ! Tandis que toute votre vie durant, vous crachiez votre venin sur les Turcs, vous en éleviez un au sein même de votre foyer !

GÉRONTE. — Re blow maplz na !

JEAN-THÉOPHILE. — Père, que dites-vous ? Vos paroles n’ont aucun sens !

SCAPIN. — Et ainsi vous n’avez aucun droit sur Jean-Théophile ! Rien ne s’opposera à notre amour ! Vous êtes impuissant, si vous ne l’étiez pas auparavant.

JEAN-THÉOPHILE. — L’expression de son visage est déformée ! Et si c’était un AVC ?

GÉRONTE. — Re blow maplz na ! (Il choit.)

JEAN-THÉOPHILE. — Papa ! Qu’avons-nous fait ? Notre amour a eu raison de son cœur !

SCAPIN. — Non, Jean-Théophile. Ce n’est pas notre amour qui a brisé son cœur de pierre. C’est sa haine à lui qui l’a consumé.

JEAN-THÉOPHILE. — Mon cher cœur, tu as raison. Quel dommage seulement que je ne sois pas vraiment son fils et qu’ainsi son héritage nous échappe.

SCAPIN. — Réjouis-toi, mon tendre amour, car tout ceci n’était que pure invention destinée à me venger de ce gros con.

JEAN-THÉOPHILE. — Oh mon chéri ! Comme tu es intelligent ! Ainsi donc notre noce sera des plus somptueuses.

SCAPIN. — Oui, Jean-Théophile : tout est bien qui finit bien.

Ils s’éloignent bras dessus bras dessous en riant et gambadant, tandis que le rideau tombe lentement sur le cadavre de Géronte.

Traverse (extrait)

Entrent Sam et Alix, en robes de chambre, pyjama en pilou, etc., et transportant une table, sur laquelle on installe une miche de pain, des assiettes, des bols, un beurrier, une coupe de fruits de saison, etc.

SAM.
Attends, on a une carafe. On va mettre le jus d’orange dans la carafe, ce sera plus sympa.

ALIX.
Plus sympa ?

SAM.
Plus / convivial.

ALIX.
Le jus d’orange est plus sympa dans une carafe ?

SAM.
Plus convivial.

ALIX.
Du genre Bed and Breakfast commerce équitable on a pressé des oranges fraîchement cueillies ce matin ?

SAM.
Oui Alix, c’est exactement ce à quoi je pensais.

ALIX.
Génial. J’adore le jus d’orange équitable.

Sam emplit de jus la fameuse carafe. Entre Meredith, dans un grand plaid.

SAM et ALIX.
Bonjour !

MEREDITH.
Bonjour !

SAM.
Bien dormi ?

MEREDITH.
Ce calme ! C’est incroyable.

SAM.
Je t’avais dit.

MEREDITH.
Incroyable. Oh, vous avez tout préparé ! Vous êtes des amours. Il y a du thé ?

SAM.
Tu veux du jus d’orange équitable ?

MEREDITH.
Vous l’avez acheté à la ferme ? C’est génial. Je me sens déjà revivre.

ALIX.
Oui, il y a une ferme d’oranges juste à côté.

MEREDITH.
Délicieux.

ALIX.
C’est d’ailleurs la spécialité de la région, je crois.

MEREDITH.
Je vois que tu es très en forme dès le matin. Ah, ce calme !

SAM.
C’est quoi ce bruit ? Merde, le café !

Entre Andrea.

MEREDITH.
Ah, « café bouillu »…

SAM. (off)
Café foutu !

ANDREA.
Généralement on évite d’énoncer la deuxième partie d’un proverbe que tout le monde connaît, c’est d’un lourd.

SAM. (off)
Bonjour à toi aussi, Andrea !

ALIX.
Vous pouvez arrêter de hurler ? Meredith essaie de savourer le calme.

MEREDITH.
Salut Andrea, tu veux du jus d’orange bio ?

ALIX.
Il est équitable.

ANDREA.
Équitable à quel niveau ?

Entre Sascha.

ALIX.
C’est-à-dire qu’il y a autant de sucre ajouté que de pesticides. C’est équitable.

SASCHA.
Voilà qui ouvre l’appétit ! Qu’est-ce que vous nous avez préparé ?

ALIX.
Qu’est-ce que qui a préparé à qui ?

SAM.
Alors justement je voulais vous parler de ça.

ALIX.
Soyez bien aises qu’on ait sorti le beurre du frigo et mis la table.

SAM.
Je ne pensais pas que ça viendrait si tôt sur le tapis, mais / qu’est-ce que vous diriez d’un emploi du temps…

SASCHA.
Mais j’en suis bien aise, j’en suis bien aise ! Après un tel festin, j’aurai sûrement assez d’énergie pour faire toute la vaisselle.

SAM.
On pourrait faire une espèce de roue avec toutes les tâches ménagères, par exemple. Ou alors un calendrier.

Du côté opposé à l’entrée des autres, entre Morgan.

MORGAN.
J’ai acheté du pain.

SAM.
Bordel, Morgan, ça t’arrive de répondre au téléphone ?

MORGAN.
J’avais plus de batterie. Mais j’ai pris du pain. Le mec avait pas de prise dans sa caisse. Le covoitureur.

ALIX.
Tu as trouvé un covoiturage jusqu’ici ?

MORGAN.
Bien sûr que non. C’est pour ça que je suis à la bourre. J’ai bouffé la moitié, j’avais tellement la dalle. Il est super bon. Comme tu m’avais dit qu’il n’y avait pas de boulangerie au village.

SAM.
On a déjà du pain.

Sascha et Meredith se figent, l’air coupable.

SASCHA.
Euh. On n’a jamais trop de pain.

SAM.
Vous avez déjà bouffé la miche entière ?

ANDREA.
Parce qu’on est rationné·es ?

MEREDITH.
Détends-toi, Sam, on a dit qu’on irait faire le marché. En plus j’adore ça.

SAM.
Mais je n’ai rien dit. Je m’étonne, c’est tout. J’admire, même. Je ne sais pas comment vous faites pour manger autant le matin. Moi ça ne passe pas. Surtout pas aujourd’hui. Morgan, tu veux bien t’essuyer les pieds ? Je ne sais pas où tu as encore traîné.

MORGAN.
Dans les champs.

ALIX.
Ah, mais tu étais à une rave ! C’est pour ça !

ANDREA.
En tout cas tu arrives pile à l’heure pour le concert de rock normand.

MORGAN.
Sérieux ?

ALIX.
Ah bah oui, ça commence tôt par ici, et puis une tisane et au lit.

SAM.
Tu tiens à garder tes lunettes dans la maison ?

MORGAN.
C’est toi qui m’as dit qu’il y aurait du soleil.

ANDREA.
On t’a dit qu’il ne pleuvait pas en permanence sans discontinuer, contrairement à ce que tu avais l’air de redouter.

MORGAN.
Au fait, Gwenn n’est pas avec vous ?

ALIX.
Et ça ne justifie pas le reste de la tenue.

SASCHA.
Je crois que Gwenn dort encore.

MORGAN.
Encore ?

SASCHA. (sortant)
Je vais voir.

MORGAN.
Et quoi, qu’est-ce qu’elle peuvent vous foutre, mes fringues ? Je vous trouve bien rigoristes, pour des anarchistes.

MEREDITH.
Des anarchistes ?

ANDREA. (sortant)
Je viens avec toi.

MORGAN.
Des scissionnistes.

MEREDITH.
Depuis quand on est un groupe anarchiste ?

MORGAN.
Des anticapitalistes. Des altermondialistes. Peu importe. Je vous trouve bien réactionnaires, pour nos âges. Parce qu’on est à la campagne, je devrais peut-être d’un coup délaisser mes badges et mon keffieh, et m’enrouler comme vous dans un de vos plaids de vieillard ?

MEREDITH.
Je regrette mais jamais dans aucune de nos réunions il n’a été question /

MORGAN.
Je ne savais pas que c’était un mouroir qu’on venait ouvrir.

M. LELIÈVRE.
Dites, les poulots, dites pas trop de mal des gens d’âge, ça finira peut-être par vous arriver, à vous aussi.

Entre un certain nombre de vieux.

MME LELIÈVRE.
Alors c’était bien vrai, que les queniauds sont de retour ! Tu les reconnais ?
Presque pas changé ! Tu t’en souviens ?

MME DUVAL.
Bien sûr que je m’en souviens, je ne suis pas encore gaga. C’est la petite Margot.

ALIX.
Marguerite, c’est notre mère /

SAM.
Alix ! Tu te rappelles Madame Duval ?

ALIX.
Bien sûr que je me rappelle, je ne suis pas encore gaga.

SAM.
Madame Duval qui nous faisait de la bonne teurgoule.

ALIX.
Je m’en souviens très bien. Bonjour, Madame Duval ! Bonjour, Madame Lelièvre !

MORGAN.
De la teurgoule ?

ALIX.
Sam, tu te rappelles Monsieur et Madame Lelièvre ?

MME LELIÈVRE.
Allez, faites-y un boujou !

Tournée de bises, en commençant par la joue gauche, ce qui déstabilise Morgan et Meredith.

M. LELIÈVRE.
Il y avait longtemps que vous aviez pas pris de vacances, pas dis ? Qu’on vous voyait plus.

MME LELIÈVRE.
Vous devez beaucoup travalaer, ça se voit.

ALIX.
On n’est pas vraiment en vacances.

MME LELIÈVRE.
Aïe ! Le chômage, c’est pas facile de nos jours.

SAM.
C’est pas tout à fait ça…

MORGAN.
Ah bon ?

SAM.
C’est plutôt un choix.

M. LELIÈVRE.
Vous avez choisi de pas travalaer ?

SAM.
Ah si, on travaille. Mais on a choisi de vivre différemment.

MME LELIÈVRE.
Différemment de quoi ?

MEREDITH.
Puisqu’on revient là-dessus, pardon mais je tiens à rappeler que jamais au cours de toutes nos réunions il n’a été voté que nous soyons un groupe anarchiste.

MME LELIÈVRE.
Vous êtes un groupe anarchiste ?

MORGAN.
Meredith, on peut savoir ce que tu fais ?

ALIX.
Tu crois vraiment que c’est le moment ?

MEREDITH.
Pourquoi non ? Si l’on commence à se présenter aux gens du village, il faut bien savoir quoi dire.

MORGAN.
Et ta meilleure phrase d’accroche quand tu rencontres quelqu’un, c’est « Salut, on n’est pas un groupe anarchiste » ?

SAM.
Sommes-nous vraiment obligé·es de nous étiqueter ?

SASCHA.
Les mots sont importants. On en a besoin pour se définir.

SAM.
Mais on a déjà parlé de ça tant de fois.

ANDREA.
On n’est jamais tombé·es d’accord.

MORGAN.
Mais si. Nous sommes contre les hiérarchies, n’est-ce pas ?

Entrée de Gwenn, que personne ne remarque à l’exception des vieilles et du vieux.

GWENN.
Qu’est-ce que j’ai bien dormi ! Il y avait des années que je n’avais pas fait de grasse matinée.

MEREDITH.
Et ça suffit à faire de nous des anarchistes ?

SASCHA.
Moi, je me définis surtout comme bibliothécaire.

GWENN.
D’habitude, c’est le passage du métro qui me réveille.

SASCHA.
Comment organiser une communauté autogérée sans se revendiquer de l’anarchisme ?

GWENN.
Bonjour ! Moi c’est Gwenn. Je peux vous renseigner ?

MME LELIÈVRE.
On venait seulement dire bonjour aux poulots.

MEREDITH.
Si nous nous définissons comme anarchistes on va penser que nous sommes ici pour foutre la merde.

SASCHA.
Qui ça ?

GWENN.
Vous voulez un café ?

SAM.
Parce que tu crois que le village n’est peuplé que de bouseux persuadés que tous les anarchistes prônent l’insurrection ?

M. LELIÈVRE.
On veut pas déranger.

MME DUVAL.
Oh oui un café, c’est une idée.

MORGAN.
Alors maintenant on ne prône plus l’insurrection ?

MME LELIÈVRE.
Non mais on va vous laisser.

MEREDITH.
On peut aussi installer une grande pancarte « Boulangerie insurrectionnelle et bazar anarchiste », on devrait très rapidement s’intégrer au village.

MORGAN.
Et bibliothèque, aussi.

GWENN.
Les enfants, il reste du café ?

ANDREA.
Mais qui veut s’intégrer ? Tu veux t’intégrer ?

SASCHA.
Tu ne veux pas t’intégrer ?

MEREDITH.
Sans un minimum de clientèle, on ne tiendra pas longtemps.

Gwenn déniche un reste de café et le sert aux vieux.

ANDREA.
On n’a encore rien à vendre, ça peut attendre.

MORGAN.
Il y a la bibliothèque.

ANDREA.
Elle est gratuite.

SASCHA.
Ce n’est pas la question !

MME LELIÈVRE.
Tu es un ange. On ne voulait pas déranger.

SAM.
Et « libertaires » ?

ANDREA.
On en a déjà parlé. Morgan redoute une confusion entre libertarisme et libertarianisme.

MORGAN.
Et tu étais d’accord avec moi/

ANDREA.
Et j’étais d’accord avec toi.

M. LELIÈVRE.
On n’a rien contre les anarchistes. On ne pensait pas déclencher tout ça.

ALIX.
“Libertaires de gauche”, alors ?

MEREDITH.
Surtout pas, on nous prendrait pour des socialistes.

GWENN.
Ne vous en faites pas, mes camarades aiment beaucoup débattre et ne laisse jamais passer une occasion de le faire. De l’extérieur on pourrait croire qu’on s’engueule, mais c’est rarement le cas.

SASCHA.
“Acratistes ?”

ALIX.
Quelle merveilleuse idée.

SASCHA.
Merci.

ALIX.
Allons vite accrocher un panneau « Boulangerie, bibliothèque et bazar acratistes », j’entends déjà la clientèle accourir ventre à terre.

SASCHA.
Il faudrait peut-être arrêter de penser en terme d’image de marque.

M. LELIÈVRE.
Et euhhh… Donc euh… Qu’est-ce que ?

ALIX.
Tu as raison.

MME LELIÈVRE.
Qu’est-ce que vous…

M. LELIÈVRE.
Qu’est-ce que vous faites ?

GWENN.
Dans un premier temps, on va apprendre à faire du pain.

MME DUVAL.
Commencez donc par apprendre à faire le café.

MME LELIÈVRE.
Du pain !

M. LELIÈVRE.
Comme c’est intéressant !

MORGAN.
Et il faudrait déjà songer à organiser notre communauté avant de nous ouvrir.

MME LELIÈVRE.
Il n’y a pas de boulangerie au village.

GWENN.
C’est ce que nous on dit Alix et Sam. (Alix et Sam se retournent, tout le monde prend peu à peu conscience de la présence de Gwenn.) Dans l’idéal, on aimerait cultiver nos propres céréales. Et nos légumes. Être autonomes sur le plan alimentaire. On pense qu’il faut en passer par un changement personnel avant de pouvoir changer le monde. Pour nous, ça implique d’être autonomes. Et comment être autonomes si l’on est incapables de se nourrir soi-même ?

MORGAN.
Hé, salut Gwenn, t’es réveillé·e ?

MME DUVAL.
J’ai rarement bu un café aussi infect.

M. LELIÈVRE.
Les poulots, on va vous laisser. Cette maison c’est votre héritage. Vous en faites bien ce que vous voulez.

MME LELIÈVRE.
C’est pareil pour la terre ; maintenant c’est à vous de construire le monde que vous voulez ; nous on est plus les acteurs ; on n’est plus que les figurants ;

Sortie des vieux.
Silence.

SAM.
Alors, « Boulangerie, bibliothèque et bazar autonomes », ça vous va ?

MILENA (extrait)

MILENA. — Et après ?

LE PÈRE. — Et après on va se coucher.

MILENA. — Mais l’histoire ?

LE PÈRE. — L’histoire est finie.

MILENA. — Mais la suite.

LE PÈRE. — Il n’y a pas de suite. L’histoire est finie.

MILENA. — S’il te plaît.

LE PÈRE. — L’histoire est finie, ma chérie. Tu essaies juste de gagner du temps. On avait dit une histoire.

MILENA. — Je ne veux pas une deuxième histoire. Je veux la suite de l’histoire. Ce qui se passe après.

LE PÈRE. — Après qu’ils ont vécu heureux avec beaucoup d’enfants ?

MILENA. — Oui.

LA MÈRE. — Je t’avais dit que quatre ans c’était encore un peu tôt pour l’ironie et le sarcasme.

LE PÈRE. — Il ne se passe rien après. Ils vivent heureux et c’est tout. (À la mère) Justement, il faut battre le fer pendant qu’il est tôt.

MILENA. — Pour toujours ?

LE PÈRE. — Pour tou — tu vois qu’elle maîtrise très bien le sarcasme. Non pas pour toujours. Au bout d’un moment ils finissent par mourir. Tu te souviens ? On a déjà parlé de ça.

MILENA. — Comme Blanchette.

LE PÈRE. — Voilà. Comme Blanchette.

MILENA. — Et leur beaucoup d’enfants ils sont tristes ?

LE PÈRE. — Ils sont sûrement tristes. Parce qu’ils les aimaient beaucoup.

MILENA. — Alors ils sont pas tellement heureux.

LA MÈRE. — Bim.

LE PÈRE. — C’est plus compliqué que /

LA MÈRE. — Elle a quand même réussi à nous entraîner dans une discussion sur la mort alors qu’elle devrait dormir depuis vingt minutes.

J’admire.

LE PÈRE. — Oui, bravo ma chérie, tu nous as bien attrapés. Maintenant il faut dormir.

MILENA. — Vous aussi ?

LE PÈRE. — Oui nous aussi. On est très fatigués.

MILENA. — Vous aussi vous allez mourir ?

LE PÈRE. — Pas cette nuit.

LA MÈRE. — Enfin on va essayer.

LE PÈRE. — Arrête.

LA MÈRE. — C’est le dernier bisou, d’accord ?

LE PÈRE. — Jusqu’à demain.

LA MÈRE. — Bonne nuit ma grande. Je laisse la porte entrouverte.

Sortie des parents. Noir incomplet. Chuchotements.

MILENA. — Papaaaaaaa !

Un temps.

LE PÈRE. — Oui ?

MILENA. — Viens voir.

Un temps.

LE PÈRE. — (chuchoté) C’était déjà moi la dernière fois.

LA MÈRE. — (chuchoté) C’est toi qu’elle a appelé.

LE PÈRE. — (chuchoté) La prochaine fois c’est toi.

MILENA. — Papaaaaaaaaaaa !

LE PÈRE. — Oui ma chérie ?

MILENA. — Il y a quelque chose sous mon lit.

LE PÈRE. — Ma douce, tu as fait un cauchemar ?

MILENA. — J’ai pas dormi. Il y a quelque chose sous mon lit.

LE PÈRE. — Ma grande, il n’y a rien sous ton lit.

MILENA. — Il y a quelque chose sous mon lit.

LA MÈRE. — Ma chérie, les monstres n’existent pas. Ils sont seulement dans ta tête.

MILENA. — Les monstres ?

LA MÈRE. — Ils sont dans ton / imagination.

MILENA. — Il y a un monstre sous mon lit ? Comment tu sais que c’est un monstre ?

LE PÈRE. — J’avais la situation bien en main.

LA MÈRE. — J’ai vu ça. Tu étais à deux doigts de vérifier.

LE PÈRE. — Et quoi, si ça peut /

LA MÈRE. — Tu sais très bien qu’il ne faut jamais vérifier. Ça donne l’impression qu’il est possible qu’il y ait effectivement / quelque chose…

LE PÈRE. — Il vaut mieux lui donner l’impression qu’on ne la croit pas / et qu’elle ne peut pas compter sur…

LA MÈRE. — Et ça y est, ça va être moi la méchante. C’est facile de / toujours…

MILENA. — / Maman ?

LE PÈRE. — Oui, c’est facile ! Pourquoi est-ce que tout devrait toujours être difficile !

MILENA. — Maman ! Je crois qu’il y a quelque chose dans mon lit !

LA MÈRE. — Voilà, maintenant c’est dans son lit.

LE PÈRE. — Si ça se trouve, il y a une araignée.

LA MÈRE. — Peut-être même une tarentule ou un boa constrictor.

LE PÈRE. — Ne dis pas / ça.

LA MÈRE. — Ma grande, il n’y a rien dans ton lit.

MILENA. — J’ai rien dit. C’est pas moi.

LA MÈRE. — Il n’y a rien dans ton lit, d’accord ? Regarde.

LE PÈRE. — Je croyais qu’il ne fallait pas vérifier ?

LA MÈRE. — Je croyais qu’il y avait une araignée ?

MILENA. — Maman ? Je crois qu’il y a quelque chose dans mon lit.

LA MÈRE. — Je viens de te dire, tu as bien vu /

MILENA. — Papa ! Il y a quelque chose sous mon lit !

LA MÈRE. — D’accord, c’est une blague ? Vous avez manigancé ça tout les deux ! Bravo, bien joué, désolée d’être terre-à-terre mais bravo, vous avez réussi à me faire douter. (Elle sort.)

LE PÈRE. — Mais qu’est-ce que tu vas t’imaginer. Tu crois que je n’ai que ça à faire à cette heure-ci, qu’est-ce que tu crois, moi aussi ça me — (Il sort. Off) Elle a quatre ans, c’est normal, ça fait partie du processus de /

LA MÈRE. — (off) Elle teste nos limite, comment veux-tu qu’elle les intègre si tu lui passes / tout.

LE PÈRE. — Je ne lui passe pas tout. Bon, moi je vais me / coucher.

LA MÈRE. — C’est ça, va te coucher.

LE PÈRE. — Ne me dis pas ce que je dois faire.

MILENA — Papa ?

MILENA sort de sous le lit. Les deux MILENA se regardent en silence.

MILENA. — Papa, maman. Il y a quelque chose dans mon lit.

Les deux MILENA s’observent de près, reculent, se reniflent, se tournent autour. On ne sait plus laquelle est laquelle.

MYLÈNE. — C’est depuis ce jour que je ne m’appelle plus Milena.

Seulement Mylène. Et toi on t’a appelée Léna avec la fin de mon nom.

LÉNA. — N’importe quoi.

MYLÈNE. — Tu as oublié ?

LÉNA. — Bien sûr que non. C’était moi Milena. Je m’en souviens très bien.

MYLÈNE. — Non. C’est toi qui étais sous le lit.

LÉNA. — Ça prouve rien.

MYLÈNE. — Bien sûr que si. C’était moi Milena. Et toi tu étais sous mon lit.

LÉNA. — C’était moi Milena. C’est toi qui m’as volé le début de mon prénom.

MYLÈNE. — Non c’est toi. C’est à cause de toi qu’on m’appelle la vilaine fermière.

LÉNA. — « Je, je ! »

MYLÈNE. — Quand c’est pas /

LÉNA. — « Suis libertine-euh ! »

MYLÈNE. — Arrête ! T’as pas le / droit

LÉNA. — « Je ! Suis une… »

MYLÈNE. — Papa !

LÉNA. — J’ai rien dit !

MYLÈNE. — Léna elle m’a traitée de catin !

LÉNA. — C’est même pas vrai je l’ai pas dit.

MYLÈNE. — Tu l’as presque failli.

LÉNA. — Je l’ai pas dit.

MYLÈNE. — Tu as dit libertine.

LÉNA. — C’est pas pareil.

MYLÈNE. — Tu sais même pas ce que ça veut / dire.

LÉNA. — Si, je / sais.

MYLÈNE. — Tu sais / pas.

LÉNA. — Si, je /sais.

MYLÈNE. — Non / tu sais pas.

LÉNA. — C’est toi qui sais pas.

MYLÈNE. — Si, je sais. C’est toi qui sais pas.

LÉNA. — Ça veut dire libre.

MYLÈNE. — Tu vois : tu sais pas.

LÉNA. — Maman hein que libertine ça veut dire libre ?

MYLÈNE. — Si ça voulait dire libre on dirait libre.

LÉNA. — C’est un synonyme !

MYLÈNE. — Tu sais même pas ce que c’est un synonyme.

LÉNA. — Si, je sais. C’est toi qui sais pas.

MYLÈNE. — Papa hein qu’une libertine c’est pas libre ?

LE PÈRE. — (off) Ça suffit. Les libertines je ne sais pas, mais vous, vous allez vous coucher.

MYLÈNE. — Tu vois, ça veut dire que j’ai raison.

LE PÈRE. — (off) Brosser les dents, pipi, au lit.

LÉNA. — Non. Ça veut dire que j’ai raison.

LE PÈRE. — (off) Les filles ! Qu’est-ce que j’ai dit ?

MYLÈNE. — On n’est pas les filles. Moi je suis Mylène et elle c’est Léna.

Quartette internet à Lyon

Ma pièce courte Quartette internet sera interprétée samedi 24 septembre par les élèves du lycée Belmont à Lyon, avec les textes de mes camarades de plume Lucie Vérot, Xi Liu, Mathilde Soulheban, Pablo Jakob et Nicolas Barry.

Deux déambulations dans le quartier de la Guillotière, départ à 13h45 et 14h30 du lycée 41 rue Pasteur, puis intégrale à 20h30 au lycée.

Souffle

Lumière de matin incolore.

Comme un coassement :

Tu es déjà levée ?

Toussotement.

Tu es déjà levée ?

Ton oreiller est déjà frais. Je pourrais te le piquer pour y repiquer du nez. Mais toi déjà levée, pas normal. On pourrait presque s’en inquiéter.

Tu prends ta douche ? Tu prends ta douche et tu ne m’entends pas te parler.

Mais je n’entends pas la douche.

Tu prépares le petit-déjeuner ? Je ne sens pas le pain grillé ni n’entends la cafetière gargouiller. Et tu m’entendrais si tu étais dans la cuisine.
Tu fais pipi ? Mais tu m’entendrais des toilettes. Notre appartement n’est pas si grand.

Tu es sortie acheter des croissants !

Mais non. Il pleut. Dommage. Mais si. Il faisait beau quand tu t’es réveillée, un rayon de soleil qui t’a chatouillé les paupières, et alors, ou bien tu as eu une de tes insomnies, la nuit entière passée à scribouiller des notes sur tes portées, et alors quand le soleil s’est déjà levé, tu n’as pas voulu te coucher, tu as préféré me réveiller avec l’odeur des croissants frais. Et peut-être qu’en passant devant une terrasse de café tu as voulu t’y poser un peu fatiguée. Et puis la pluie. C’est ça voilà c’est ça. Alors la pluie a tout gâché.

Décroche, s’il te plaît. Je sais bien que tu n’es pas là, sinon je ne t’appellerais pas.

Avec ton premier café, ou peut-être un thé, pour changer, tu fumes cigarette et puis cigarette, tu te fabriques une voix à la Jeanne Moreau, tu fumes en rêvassant, en regardant la pluie goutter de l’auvent de la terrasse, de l’auvent ou du hauvent ? De l’auvent, et le rythme des gouttes t’inspire une chanson, alors tu l’écris, plongée dans tes pensées tu n’entends pas mes appels, ou le bruit de la rue les couvre, tu n’entends pas tous mes appels, ou tu t’en fous.

Tu t’en fous de moi, sinon tu aurais laissé un mot.

Mais tu pensais rentrer avant mon réveil, et maintenant que la surprise est gâchée par la pluie, tu préfères manger les croissants toute seule en terrasse, en écrivant une chanson, ou en fumant et en rêvassant. Peut-être en rêvassant à moi. Peut-être que tu rêvasses tellement de moi que tu n’entends pas mes appels. Ce serait drôle. C’est comme ça la vie. On s’est suicidé pour moins que ça. Roméo et Juliette.

Décroche, putain. Décroche, je t’en prie. Pyrame et Thisbé. Je déconne, je ne vais pas me suicider. Peut-être que tu m’as laissé un mot, si ça se trouve. À un endroit stratégique. Il va tomber du pot de café quand je voudrai me réveiller. Ou alors scotché au couvercle des toilettes quand je voudrai pisser. Ce serait drôle. Ce serait bien de toi. Non, dommage. Sur le miroir de la salle de bain, au rouge à lèvres. Non, ça c’est pas toi. Dans la douche. Dans la poche de ma veste. Dans la poche de mon pantalon. Dans mes chaussures. Dans le tiroir à sous-vêtements, au milieu des culottes. Dommage. Dans l’évier. Dans la poubelle. Sur ton bureau, bien sûr, la lettre volée, au milieu de tes partoches. Non. Dommage.

Putain, décroche ! Décroche, putain.

Je vais finir par m’inquiéter. Tes affaires sont toujours là. Enfin, je ne sais pas si elles y sont toutes. Peut-être que tu as fait un tout petit bagage, pour t’enfuir discrètement. Mais fuir quoi ? On ne s’est pas disputées. Peut-être que tu t’ennuyais. Tu as encore fait une insomnie. Tu as passé la nuit à errer dans l’appartement. En fumant tu m’as regardée endormie, et tu m’as trouvée moins belle qu’avant. Ou alors tu ne m’as pas regardée endormie, tu t’es rendu compte que tu n’aimais plus me regarder dormir. Et tu es partie.

Ou alors tu avais un rendez-vous cette nuit. Tu savais que tu ne risquais pas de me réveiller, moi la balourde au sommeil aussi lourd que mon amour. Tu es partie passer la nuit dans les bras d’une autre, ou d’un autre. Ou de plein d’autres. Tu pensais rentrer sagement à l’aube mais ton corps épuisé s’est endormi de plaisir. Ahhh ! Je ne voulais pas frissonner de dégoût. Je n’ai pas fait exprès. De toute façon tu t’en fous. Tu n’es pas là pour le voir. Tu n’es pas là. Décroche s’il te plaît.

Peut-être que tu regrettes et que tu n’oses pas rentrer. Tu sais que je te devine. Tu sais que je te sais. Peut-être que tu as peur de me dégoûter. Mais je m’en fous des autres, mon amour. Je m’en fous presque. Si tu regrettes et que tu rentres maintenant, je te pardonne.

Je compte jusqu’à trois.

Un.

Deux.

Je te laisse encore un quart d’heure.
Je t’aime trop, je pourrais te pardonner n’importe quoi. Mais reviens. Tu vas revenir avec l’odeur d’un autre sexe sur toi. Je le sentirai et je ne dirai rien. Tu prendras ta douche et tu redeviendras comme avant. Et je te prendrai dans mes bras, et il n’y aura que toi et moi. Et l’empreinte de ses mains sur tes seins. Ton beau corps souillé par ses baisers. Baisée. Mais reviens. Je te laisse encore une heure pour rentrer. Après je serai intraitable. Reviens. Décroche s’il te plaît. Je sais que tu n’es pas là, bordel, c’est bien là le problème. Non je ne veux pas te laisser de message. C’est toi qui aurais dû me laisser un message. Si tu tenais à moi. Si tu tenais un tout petit peu à moi.

Je vais faire semblant d’être dans un film et aller pleurer sur le lit. Si tu devais rentrer je n’ai pas envie d’être en train de chialer sur le siège des toilettes ou de baver des larmes sur le carrelage de la cuisine. Je vais mettre ma belle robe de chambre en velours et m’allonger sur le lit avec quelques larmes très dignes. Je ne sais pas pourquoi c’est toujours sur un lit qu’on est censé chialer. Les ravages de Disney. Je vais d’abord me passer de l’eau sur le visage. Parce que je ne suis déjà plus très digne. Si tu devais rentrer maintenant tu aurais envie de repartir immédiatement. Qu’est-ce que je raconte, si tu devais rentrer, tu vas rentrer.

Maintenant.

Je compte jusqu’à trois.

Un.

Non, j’ai dit que je te laissais encore une heure. Un peu moins maintenant. Qu’est-ce que je vais faire en attendant ? Je ne vais pas pleurer sur le lit pendant une heure. Tu vas rentrer et je serai une momie desséchée. Je serai une chips. Ou noyée dans un lac d’eau salée. Sur le lit. Dans ma belle robe de chambre en velours. C’est déjà ça.

J’ai faim. Mais si tu rentres pendant que je bouffe des tartines tu vas penser que je ne me suis pas inquiétée. Tu vas penser que je m’en fous, que peut-être je t’aime un peu moins qu’avant, un peu moins passionnément. Tu vas penser que tu peux faire ça souvent. M’abandonner avant le lever, et puis me retrouver en train de me bâfrer sans pleurer. Tu vas penser que je n’ai pas besoin d’explications. Tu vas penser que tu peux t’en tirer comme ça. Ou tu croiras que je ne t’aime plus et tu seras blessée. Et tu vas me quitter. Mais non tu n’es pas comme ça. Tu n’es pas de celles qui ont besoin d’être possédées pour se sentir aimées. Tu es tellement mal tombée sur moi, mon pauvre amour.

Qu’est-ce qu’il vaut mieux, que tu me retrouves en train de manger du pain grillé mouillé de larmes, ou que tu me retrouves très digne sur le lit en train de gargouiller ? Je vais prendre de quoi manger dans la chambre. Si j’entends la porte s’ouvre, non, quand j’entendrai la porte s’ouvrir, j’aurai le temps de cacher l’assiette sous le lit. Et puis de m’y jeter avec mes beaux cheveux épars sur les épaules découvertes par le velours de la robe de chambre, les lèvres gonflées de chagrin mais pas les yeux, pas trop, il ne faut pas que tu me méprises. Il faut juste que tu te sentes coupable.

Qu’est-ce que je raconte. Quelle horreur. Je me fais horreur. Je te ferais horreur aussi si tu m’entendais. Heureusement que tu n’as pas décroché. Qu’est-ce que je raconte. Décroche. Décroche, s’il te plaît.

Je ne fais pas semblant. Je te jure. Je me vautre vraiment dans les larmes et l’angoisse, et la morve, et j’en fous partout sur le lit parce que je m’en fous de ce lit si je ne le partage plus avec toi.

Salope.
Je t’aime, s… salope. J… je t’aime, j… Je.

Elle prend la carafe d’eau, s’en sert précautionneusement un verre, puis se le vide sur la tête. La carafe explose sur le mur.
Noir.
Fracas.
Silence.

C’est quoi ça ?

Lumière. Elle tient une lettre à la main. L’attendue entre. La pièce est totalement détruite.

Il était là.

Quelle cruche.

Quelle cruche je fais, même pas regardé sous l’oreiller.

Pardon mon amour. Merci mon amour. Pardon d’avoir douté.

Long silence. Noir.
On entend la porte se refermer.

Lectures théâtrales à l’ENSATT

Mes camarades d’écriture de l’ENSATT et moi-même mettons en lecture nos dernières pièces de théâtre les 10 et 11 mai à 19h, 4 rue Sœur Bouvier 69005, en salle 107. Entrée libre.

Mardi 10 : textes de Pablo Jakob, Mathilde Soulheban et Lucie Vérot.
Mercredi 11 : textes de Nicolas Barry et Léonie Casthel.

Quintette Internet

Ma pièce courte Quintette Internet sera présentée en lever de rideau au théâtre Le Préau à Vire, lors du Festival ADO !

Mardi 26 avril :
Représentation à 19h30 avec Carla, Elaura, Eloïse, Lilian et Simon.
Représentation à 20h avec Amandine, Ben, Carla, Edgar et Eloïse.

Vendredi 1er avril à 20h, je lirai mes textes à l’Atelier des Canulars à Lyon, accompagnée du cantautor Nicolás Rodrigo Miquea qui jouera ses magnifiques chansons.

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Scène Poétique

Mercredi 18 novembre à 18h30, je participe à une soirée de poésie contemporaine à l’ENS de Lyon, avec les poètes Alexis Cabut, Emanuel Campo, Pierre Causse, Melchior Liboa, Laurence Loutre Barbier, Igor Myrtille et Elsa Rocher. L’entrée est libre.

Lectures poétiques et théâtrales au Monde en Bouche à Lyon vendredi 30 octobre à 20h — et concert de Nicolás Rodrigo Miquea.

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Femmes de théâtre, politique et féminisme

Vendredi 16 octobre, je participe à une soirée sur le thème « Femmes de théâtre, politique et féminisme Chili, Mexique, Espagne, France » qui aura lieu au NTH8, Nouveau Théâtre du 8ème arrondissement de Lyon.

Rencontres, communications, débats
En présence de
Patricia Artes et à partir de l’expérience menée à Santiago du Chili par Teatro Publico avec la création Otras sur la situation des femmes chiliennes,
Carmen Resino, autrice, fondatrice et présidente de l’Association des Dramaturges Espagnoles (sous réserve),
Lorraine Wiss, Université Lyon 2, autour de sa thèse
Le féminisme dans le théâtre français de 1960 à nos jours.
Léonie Casthel (HF Rhône-Alpes) et Marine Bachelot Nguyen (HF Bretagne), Autrices de théâtre feministes, autour de leur engagement pour l’égalité femme-homme et de leur parcours artistique.

Accompagnées de lectures bilingues espagnol/français mises en jeu par Sylvie Mongin-Algan.

Avec la maison d’édition L’Atelier du Tilde, les traductrices Julia Cultien, Adeline Isabel-Mignot et Ana Benito, Alizée Bïngollü, Anne de Boissy, Nicole Mersey …

gratuit

Soirée proposée dans le cadre de la Quinzaine de l’égalité Femmes-Hommes de la Région Rhône-Alpes et de la coordination des structures du 8e – Culture XXelles. En partenariat avec Le comité 8.1, la Mairie du 8e, la Médiathèque du Bachut, la Maison de la Danse, les Centres Sociaux du 8e, la MJC Monplaisir, la MJC Laënnec-Mermoz/Salle Genton, Ébulliscience, le Musée Urbain Tony Garnier.

Je crois que ça risque d’être très intéressant. N’hésitez pas à partager l’événement Facebook.

Peut-être à vous y voir !

Tournée estivale

Ce mois-ci je fais une tournée théâtro-musicale avec le cantautor Nicolás Rodrigo Miquea.

L’idée globale est que nous partions de Paris pour aller dans le sud, plus précisément les Pyrénées Orientales, avec possibles détours, éventuellement hors de France.

Nous ajouterons au fur et à mesure les dates et lieux de nos représentations.

Contactez-nous sur ce site, Twitter ou Facebook si vous avez des lieux à nous recommander, ou que vous souhaitez que nous passions vous voir !

À bientôt !

  • Samedi 18 juillet à Paris : concert et lecture à 20h à La Folie Douce, « bistrot belgétarien » 111 Bd de Ménilmontant.
  • Jeudi 23 juillet à Dijon : 21h au Black Market, 59 rue Berbisey.
  • Vendredi 24 juillet à Dijon : 19h au Vieux Léon, 52 rue Jeannin.
  • Samedi 25 juillet à Dijon : 19h30 au Chez Nous, 8 rue Quentin.
  • Vendredi 31 juillet à Urbanya (près de Prades, Perpignan) : 18h à la mairie

Adelphes Nous étions Mutants Couverture

Hier soir a eu lieu l’un des moments les plus émouvants de ma vie.

La remise du prix inédiThéâtre pour mon texte Adelphes — Nous étions mutants fut un merveilleux moment de partage. Parmi les lycéen•nes qui ont travaillé sur la pièce au cours de l’année, une vingtaine se sont associé•es à des membres de l’association Postures pour mettre en espace le texte. Leur impressionnante prestation m’a tout simplement sidérée. J’ai été frappée par leur présence, leur voix, leur énergie, et le plaisir manifeste qu’illes prenaient à porter ce texte, que ce soit en dansant en tous sens ou en suçant sagement leur pouce. Même leurs lapsus furent poétiques — tel un très joli « frustré » à la place de « futé ».

Puis, à l’issue de la représentation, quelques questions et échanges avec le public. À une spectatrice qui leur demandait ce que la pièce leur avait apporté, une jeune femme a répondu ce qui est sans doute l’un des plus touchants compliments qu’on puisse faire à une autrice de théâtre : « Ça a changé ma vision du théâtre. Avant, je croyais que le théâtre, c’était Molière. » Et un autre d’ajouter : « Je ne savais pas que les personnes intersexes existaient. »

Enfin, je me suis pliée à ma première séance de dédicaces. Très émue (et assoiffée), j’aurais aimé écrire un message de remerciement à chacun•e si nous n’avions pas été pressé•es par le temps.

Je vous adresse donc, à nouveau, tous mes remerciements, pour le travail et le temps consacré à ma pièce (oui, je sais que ça vous a fait des cours en moins 😉 ).
Vous me donnez foi en l’avenir.
Et j’en profite pour remercier la formidable équipe de Postures, le Théâtre de l’Aquarium, Lansman Éditeur, le Théâtre du Lucernaire, et la merveilleuse illustratrice Elsa Couderc.

Si jamais vous avez d’autres questions à me poser, concernant la pièce ou mon travail en général, surtout n’hésitez pas !

Fierté.

Prix InédiThéâtre
Prix InédiThéâtre

La Demi-moche (extrait de Fugue en L Mineure)

ELLE.

Au collège je suis devenue la bonne fille qui fait les devoirs des autres. Le jour où, marre, j’ai refusé au beau gosse de la classe de lui souffler une réponse, on m’a bousculée, insultée, radine, intellote, t’es moche, appréciez la finesse et l’originalité. Ils ont fini par se lasser. Ils ont fini par m’oublier. De toute façon mes notes avaient déjà tellement baissé que je ne présentais plus un grand intérêt. Je suis juste devenue une demi-moche transparente. Même pas la vraie grosse moche qu’on charrie tout le temps mais avec qui on est gentil parce que la pauvre, déjà que. Celle qui a au moins l’espoir de se faire embrasser un jour de bizutage ou de pari perdu. Celle qui sert de meilleure-amie-faire-valoir aux populaires et à ce titre en deviendrait presque populaire elle aussi.

Les demi-moches on ne les remarque pas, même pour les humilier. On connaît à peine leur nom.

Mais regardez-les. Regardez-les, avec leurs cheveux châtains, sans qu’on sache vraiment s’ils sont blond sale ou brun délavé. Leurs yeux dont on ignore la couleur, pour ne jamais y regarder. Leurs jeans. Elles portent des jeans. Comme tout le monde. Ni trop moulants, on ne remarque pas leurs fesses. Ni trop larges, elles ne portent jamais de baggy, encore moins de taille-basse. Elles ont le même sac de cours que tout le monde, mais ce qui chez les autres est tendance devient sur elles passe-partout, gris marron brique. Des baskets les jours de sport, des chaussures de ville les autres jours. Elles mangent toujours à la cantine, mais pas en bande, en troupeau. Les demi-moches ne se regroupent pas par affinités, mais par nécessité. Il leur faut bien quelqu’un pour sauver les apparences. Faire croire qu’elles ont des amis. C’est d’ailleurs émouvant de leur part, de penser que les autres leur accordent assez d’attention pour remarquer avec qui elles peuvent bien passer leur temps.

J’ai donc fait partie de cette triste catégorie pendant quelques années. À quelques nuances près. Je ne recherchais pas la compagnie des autres demi-moches. Ce sont elles qui épisodiquement tentaient de gratter l’amitié. J’ai commencé par essayer de les laisser faire. Après tout ce n’étaient rien de plus que des demi-moches comme moi. On avait sûrement un tas de points communs. 

Entre la demi-moche.

LA DEMI-MOCHE.

« Salut. »

ELLE.

Elle sourit la bouche fermée, dans un attendrissant effort de masquer son appareil dentaire, comme s’il pouvait l’enlaidir encore. Je me sens immédiatement bien disposée par cette coquetterie et lui sourit en retour, la bouche fermée bien que vide de tout fil de fer.

« Salut. »

LA DEMI-MOCHE.

« Tu révises ? »

ELLE.

Les bras croisés elle pointe du menton mon bouquin. Soit elle a une très mauvaise vue, soit elle ne connaît pas le programme littéraire de quatrième, qui ne risque pourtant pas de comprendre Titus Andronicus. Ma bonne disposition s’évapore.

« Ouais, je prépare le bac, j’ai pris un peu d’avance sur le programme. »

LA DEMI-MOCHE.

« Ah. Bac S ou L ? »

ELLE.

À peine ai-je le temps de regretter ma saillie qu’elle se paie le luxe de faire de l’humour. Mes observations m’avaient pourtant menée à la conclusion que les demi-moches n’avaient aucun humour. Bon. Pas le mien en tout cas. L’humour des masses, éventuellement, un peu gras mais pas trop, facile et politiquement correct, le calembour et la blague de belle-mère. Mais une demi-moche pince-sans-rire, voilà qui sort de l’ordinaire.

« S. Pour commencer. »

LA DEMI-MOCHE.

« Pour commencer ? »

ELLE.

« Les L ne foutent rien, c’est bien connu, et j’ai besoin d’émulation. Alors je fais d’abord S, et une fois que j’ai chopé le rythme, je continue sur ma lancée. Comme ça plus tard j’aurai le choix entre poète maudit et astrophysicienne. »

LA DEMI-MOCHE.

« Ah. Je ne savais pas qu’on pouvait faire les deux filières. »

ELLE.

Son absence totale d’intonation me laisse entrevoir l’hypothèse qu’en fin de compte j’ai peut-être surestimé son sens de l’humour.

LA DEMI-MOCHE.

« Mais tu trouves le temps, avec tout ce qu’on a déjà à lire ? »

ELLE.

Cette fois c’est plus que je n’en puis supporter. Certains diront que je suis intolérante.

C’est vrai.

« Quand on ne vient pas m’emmerder en pleine lecture, ça va. »

Fugue en L Mineure (extrait)

ELLE.
À voix basse, à peine articulée.
Cinq. Cinq fois huit. Quatre fois huit trente-deux cinq…

Fatiguée, incapable de calculer cinq fois huit. Quatre fois huit trente-deux plus huit cinq fois huit quarante. Plus deux. Des flics. Trois flics qui me regardent en ricanant en se cramponnant à la ceinture de leur pantalon. Je suis mineure et des flics qui me croisent seule à minuit ne trouvent rien de mieux à faire que ricaner. Je détourne les yeux pour ne pas les toiser. Le regard méprisant qu’ils méritent me brûle les paupières. Mais ils seraient foutus de m’arrêter pour racolage passif.

Deux hommes. Deux hommes parlent entre eux. Ils s’interrompent pour me fixer. Jusqu’à ce que je détourne à nouveau le regard. Mais je ne baisse pas les yeux. Je prends soin de ne pas les baisser. J’ai grand soin de ne pas les baisser pour autant. Pour si peu. Jamais je ne baisserai les yeux devant un homme. J’ai déjà baissé les yeux devant mon père mais ce n’était pas un homme, c’était mon père. Et plus jamais je ne baisserai les yeux devant lui. Maintenant que ce n’est plus mon père, c’est juste un homme.
Des bandes de jeunes affalés sur les bancs. Des silhouettes indistinctes. Des masses entremêlées mélangées hilares. Des phéromones.

Une fille s’en détache. Elle titube vers moi, hésite, ivre. Trop saoule pour me demander ce qu’elle veut me demander. Une cigarette, j’imagine. Trop tard. Je ne me suis pas arrêtée.
Un homme qui sort d’une voiture en fumant un cigare. Pas le genre à taper des clopes, lui. Inutile de s’appesantir dessus.
Un homme occupé à charger des sacs-poubelles pleins dans une voiture. Pas de conclusions hâtives s’il vous plaît.

Je suis posée là, en équilibre sur mes talons hauts. Parce qu’une femme séduisante ne doit pas avoir les pieds sur terre. Je suis posée comme une évidence derrière le rideau, statue de l’attente désinvolte, mais cette attente a fini par peser sur mon corps, a fait ployer mes genoux fatigués des escarpins, a voûté mon dos cambré de coquetterie, et je me suis adossée à la tapisserie, sous les abat-jour rougeoyants qui dans mes cheveux impeccables, trop impeccablement blonds et immobiles d’héroïne hitchcockienne, reflètent une lueur un peu bordélique.

Je ne suis pas celle que vous croyez.

Seule une âme un peu déglinguée peut se cacher sous un brushing si bien rangé. Seule une sensualité débridée peut filtrer d’une coiffure aussi frigide, et mes doigts manucurés qui caressent la commissure de mes lèvres ne sont que les prémices des délices les plus perverses, parce que tout est pensé, qu’est-ce que vous croyez ?
Mes appas sont peut-être camouflés derrière du bleu nuit boutonné jusqu’au col, mais la touche écarlate qui parcourt le long de ma jambe dit bien ce qu’elle veut dire, et sait éveiller votre désir.

Elle le saurait, si vous étiez là pour la voir.

Si vous pouviez m’apercevoir, entre les deux rideaux de velours, rouge, rouge évidemment, rouge encore et toujours, comme deux lèvres entrouvertes sur la beauté de mon indifférence. Si vous pouviez associer d’un regard le velours des rideaux, l’éclairage rougeâtre des lampes de bordel, le liseré carmin le long de ma jambe, la roseur de mes joues émues et ma bouche rouge de frustration.

Et de maquillage, aussi.

Mais ça, nul besoin que vous le sachiez. Vous ne devez pas voir que tout est calculé, que je ne suis qu’un paradoxe factice de vierge et de putain conçu spécifiquement pour vos beaux yeux, écartelé entre un naturel ingénu et une sensualité artificieuse.
Que ne ferait-on pas, quand on est amoureuse.

Mais l’attente s’est prolongée. Les rires en fond sonore, qui bruissaient tout à l’heure comme un ruisseau tranquille, se sont éteints sous les applaudissements. Applaudissements qui me surprennent toujours et m’agacent, car ce spectacle est merdique, je l’ai assez vu et entendu pour en être convaincue. Et les applaudissements se cadencent militairement, se règlent sur le même pas, un rappel, deux rappel, trois rappels, une dernière salve imméritée, mais on veut pouvoir penser qu’on en a eu pour son argent, que ça valait le déplacement, et la masse encore hilare s’écoule des diverses sorties, en commentant, en récitant les répliques comiques, et les hommes en passant devant moi me regarderont, pensant en me reluquant m’adresser un hommage muet, pensant en m’admirant que ma beauté leur est destinée, ou, sinon à eux, pour les cyniques, à leur porte-monnaie, et d’aucuns me glisseront un pourboire égrillard.

Et leurs femmes peut-être m’envieront, peut-être me comprendront, celles qui sauront pour qui je me suis ainsi fardée.

New York Movie, de Hopper.
New York Movie, de Hopper.

Rat louche

Le rat pelé tout rasuré
dont la queue monstrueuse équivaut une raste
à l’ouïr du rataplan se ratatine
les moustaches aux aguets frémissant à l’idée
de chaparder dans la cantine des ratapoils de tous bords
leur pitance de rata.
Sa femelle attirée vers la lumière marche
En rate une — de marche
Hilare, se dilate la rate
puis en pestant s’élance
et court comme une dératée, suivie de la rataille.
Au dessus du plancher du théâtre
les petits rats lèvent la patte.

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