MILENA. — Et après ?

LE PÈRE. — Et après on va se coucher.

MILENA. — Mais l’histoire ?

LE PÈRE. — L’histoire est finie.

MILENA. — Mais la suite.

LE PÈRE. — Il n’y a pas de suite. L’histoire est finie.

MILENA. — S’il te plaît.

LE PÈRE. — L’histoire est finie, ma chérie. Tu essaies juste de gagner du temps. On avait dit une histoire.

MILENA. — Je ne veux pas une deuxième histoire. Je veux la suite de l’histoire. Ce qui se passe après.

LE PÈRE. — Après qu’ils ont vécu heureux avec beaucoup d’enfants ?

MILENA. — Oui.

LA MÈRE. — Je t’avais dit que quatre ans c’était encore un peu tôt pour l’ironie et le sarcasme.

LE PÈRE. — Il ne se passe rien après. Ils vivent heureux et c’est tout. (À la mère) Justement, il faut battre le fer pendant qu’il est tôt.

MILENA. — Pour toujours ?

LE PÈRE. — Pour tou — tu vois qu’elle maîtrise très bien le sarcasme. Non pas pour toujours. Au bout d’un moment ils finissent par mourir. Tu te souviens ? On a déjà parlé de ça.

MILENA. — Comme Blanchette.

LE PÈRE. — Voilà. Comme Blanchette.

MILENA. — Et leur beaucoup d’enfants ils sont tristes ?

LE PÈRE. — Ils sont sûrement tristes. Parce qu’ils les aimaient beaucoup.

MILENA. — Alors ils sont pas tellement heureux.

LA MÈRE. — Bim.

LE PÈRE. — C’est plus compliqué que /

LA MÈRE. — Elle a quand même réussi à nous entraîner dans une discussion sur la mort alors qu’elle devrait dormir depuis vingt minutes.

J’admire.

LE PÈRE. — Oui, bravo ma chérie, tu nous as bien attrapés. Maintenant il faut dormir.

MILENA. — Vous aussi ?

LE PÈRE. — Oui nous aussi. On est très fatigués.

MILENA. — Vous aussi vous allez mourir ?

LE PÈRE. — Pas cette nuit.

LA MÈRE. — Enfin on va essayer.

LE PÈRE. — Arrête.

LA MÈRE. — C’est le dernier bisou, d’accord ?

LE PÈRE. — Jusqu’à demain.

LA MÈRE. — Bonne nuit ma grande. Je laisse la porte entrouverte.

Sortie des parents. Noir incomplet. Chuchotements.

MILENA. — Papaaaaaaa !

Un temps.

LE PÈRE. — Oui ?

MILENA. — Viens voir.

Un temps.

LE PÈRE. — (chuchoté) C’était déjà moi la dernière fois.

LA MÈRE. — (chuchoté) C’est toi qu’elle a appelé.

LE PÈRE. — (chuchoté) La prochaine fois c’est toi.

MILENA. — Papaaaaaaaaaaa !

LE PÈRE. — Oui ma chérie ?

MILENA. — Il y a quelque chose sous mon lit.

LE PÈRE. — Ma douce, tu as fait un cauchemar ?

MILENA. — J’ai pas dormi. Il y a quelque chose sous mon lit.

LE PÈRE. — Ma grande, il n’y a rien sous ton lit.

MILENA. — Il y a quelque chose sous mon lit.

LA MÈRE. — Ma chérie, les monstres n’existent pas. Ils sont seulement dans ta tête.

MILENA. — Les monstres ?

LA MÈRE. — Ils sont dans ton / imagination.

MILENA. — Il y a un monstre sous mon lit ? Comment tu sais que c’est un monstre ?

LE PÈRE. — J’avais la situation bien en main.

LA MÈRE. — J’ai vu ça. Tu étais à deux doigts de vérifier.

LE PÈRE. — Et quoi, si ça peut /

LA MÈRE. — Tu sais très bien qu’il ne faut jamais vérifier. Ça donne l’impression qu’il est possible qu’il y ait effectivement / quelque chose…

LE PÈRE. — Il vaut mieux lui donner l’impression qu’on ne la croit pas / et qu’elle ne peut pas compter sur…

LA MÈRE. — Et ça y est, ça va être moi la méchante. C’est facile de / toujours…

MILENA. — / Maman ?

LE PÈRE. — Oui, c’est facile ! Pourquoi est-ce que tout devrait toujours être difficile !

MILENA. — Maman ! Je crois qu’il y a quelque chose dans mon lit !

LA MÈRE. — Voilà, maintenant c’est dans son lit.

LE PÈRE. — Si ça se trouve, il y a une araignée.

LA MÈRE. — Peut-être même une tarentule ou un boa constrictor.

LE PÈRE. — Ne dis pas / ça.

LA MÈRE. — Ma grande, il n’y a rien dans ton lit.

MILENA. — J’ai rien dit. C’est pas moi.

LA MÈRE. — Il n’y a rien dans ton lit, d’accord ? Regarde.

LE PÈRE. — Je croyais qu’il ne fallait pas vérifier ?

LA MÈRE. — Je croyais qu’il y avait une araignée ?

MILENA. — Maman ? Je crois qu’il y a quelque chose dans mon lit.

LA MÈRE. — Je viens de te dire, tu as bien vu /

MILENA. — Papa ! Il y a quelque chose sous mon lit !

LA MÈRE. — D’accord, c’est une blague ? Vous avez manigancé ça tout les deux ! Bravo, bien joué, désolée d’être terre-à-terre mais bravo, vous avez réussi à me faire douter. (Elle sort.)

LE PÈRE. — Mais qu’est-ce que tu vas t’imaginer. Tu crois que je n’ai que ça à faire à cette heure-ci, qu’est-ce que tu crois, moi aussi ça me — (Il sort. Off) Elle a quatre ans, c’est normal, ça fait partie du processus de /

LA MÈRE. — (off) Elle teste nos limite, comment veux-tu qu’elle les intègre si tu lui passes / tout.

LE PÈRE. — Je ne lui passe pas tout. Bon, moi je vais me / coucher.

LA MÈRE. — C’est ça, va te coucher.

LE PÈRE. — Ne me dis pas ce que je dois faire.

MILENA — Papa ?

MILENA sort de sous le lit. Les deux MILENA se regardent en silence.

MILENA. — Papa, maman. Il y a quelque chose dans mon lit.

Les deux MILENA s’observent de près, reculent, se reniflent, se tournent autour. On ne sait plus laquelle est laquelle.

MYLÈNE. — C’est depuis ce jour que je ne m’appelle plus Milena.

Seulement Mylène. Et toi on t’a appelée Léna avec la fin de mon nom.

LÉNA. — N’importe quoi.

MYLÈNE. — Tu as oublié ?

LÉNA. — Bien sûr que non. C’était moi Milena. Je m’en souviens très bien.

MYLÈNE. — Non. C’est toi qui étais sous le lit.

LÉNA. — Ça prouve rien.

MYLÈNE. — Bien sûr que si. C’était moi Milena. Et toi tu étais sous mon lit.

LÉNA. — C’était moi Milena. C’est toi qui m’as volé le début de mon prénom.

MYLÈNE. — Non c’est toi. C’est à cause de toi qu’on m’appelle la vilaine fermière.

LÉNA. — « Je, je ! »

MYLÈNE. — Quand c’est pas /

LÉNA. — « Suis libertine-euh ! »

MYLÈNE. — Arrête ! T’as pas le / droit

LÉNA. — « Je ! Suis une… »

MYLÈNE. — Papa !

LÉNA. — J’ai rien dit !

MYLÈNE. — Léna elle m’a traitée de catin !

LÉNA. — C’est même pas vrai je l’ai pas dit.

MYLÈNE. — Tu l’as presque failli.

LÉNA. — Je l’ai pas dit.

MYLÈNE. — Tu as dit libertine.

LÉNA. — C’est pas pareil.

MYLÈNE. — Tu sais même pas ce que ça veut / dire.

LÉNA. — Si, je / sais.

MYLÈNE. — Tu sais / pas.

LÉNA. — Si, je /sais.

MYLÈNE. — Non / tu sais pas.

LÉNA. — C’est toi qui sais pas.

MYLÈNE. — Si, je sais. C’est toi qui sais pas.

LÉNA. — Ça veut dire libre.

MYLÈNE. — Tu vois : tu sais pas.

LÉNA. — Maman hein que libertine ça veut dire libre ?

MYLÈNE. — Si ça voulait dire libre on dirait libre.

LÉNA. — C’est un synonyme !

MYLÈNE. — Tu sais même pas ce que c’est un synonyme.

LÉNA. — Si, je sais. C’est toi qui sais pas.

MYLÈNE. — Papa hein qu’une libertine c’est pas libre ?

LE PÈRE. — (off) Ça suffit. Les libertines je ne sais pas, mais vous, vous allez vous coucher.

MYLÈNE. — Tu vois, ça veut dire que j’ai raison.

LE PÈRE. — (off) Brosser les dents, pipi, au lit.

LÉNA. — Non. Ça veut dire que j’ai raison.

LE PÈRE. — (off) Les filles ! Qu’est-ce que j’ai dit ?

MYLÈNE. — On n’est pas les filles. Moi je suis Mylène et elle c’est Léna.