Fugue en L Mineure (extrait)

ELLE.
À voix basse, à peine articulée.
Cinq. Cinq fois huit. Quatre fois huit trente-deux cinq…

Fatiguée, incapable de calculer cinq fois huit. Quatre fois huit trente-deux plus huit cinq fois huit quarante. Plus deux. Des flics. Trois flics qui me regardent en ricanant en se cramponnant à la ceinture de leur pantalon. Je suis mineure et des flics qui me croisent seule à minuit ne trouvent rien de mieux à faire que ricaner. Je détourne les yeux pour ne pas les toiser. Le regard méprisant qu’ils méritent me brûle les paupières. Mais ils seraient foutus de m’arrêter pour racolage passif.

Deux hommes. Deux hommes parlent entre eux. Ils s’interrompent pour me fixer. Jusqu’à ce que je détourne à nouveau le regard. Mais je ne baisse pas les yeux. Je prends soin de ne pas les baisser. J’ai grand soin de ne pas les baisser pour autant. Pour si peu. Jamais je ne baisserai les yeux devant un homme. J’ai déjà baissé les yeux devant mon père mais ce n’était pas un homme, c’était mon père. Et plus jamais je ne baisserai les yeux devant lui. Maintenant que ce n’est plus mon père, c’est juste un homme.
Des bandes de jeunes affalés sur les bancs. Des silhouettes indistinctes. Des masses entremêlées mélangées hilares. Des phéromones.

Une fille s’en détache. Elle titube vers moi, hésite, ivre. Trop saoule pour me demander ce qu’elle veut me demander. Une cigarette, j’imagine. Trop tard. Je ne me suis pas arrêtée.
Un homme qui sort d’une voiture en fumant un cigare. Pas le genre à taper des clopes, lui. Inutile de s’appesantir dessus.
Un homme occupé à charger des sacs-poubelles pleins dans une voiture. Pas de conclusions hâtives s’il vous plaît.

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