Je suis posée là, en équilibre sur mes talons hauts. Parce qu’une femme séduisante ne doit pas avoir les pieds sur terre. Je suis posée comme une évidence derrière le rideau, statue de l’attente désinvolte, mais cette attente a fini par peser sur mon corps, a fait ployer mes genoux fatigués des escarpins, a voûté mon dos cambré de coquetterie, et je me suis adossée à la tapisserie, sous les abat-jour rougeoyants qui dans mes cheveux impeccables, trop impeccablement blonds et immobiles d’héroïne hitchcockienne, reflètent une lueur un peu bordélique.

Je ne suis pas celle que vous croyez.

Seule une âme un peu déglinguée peut se cacher sous un brushing si bien rangé. Seule une sensualité débridée peut filtrer d’une coiffure aussi frigide, et mes doigts manucurés qui caressent la commissure de mes lèvres ne sont que les prémices des délices les plus perverses, parce que tout est pensé, qu’est-ce que vous croyez ?
Mes appas sont peut-être camouflés derrière du bleu nuit boutonné jusqu’au col, mais la touche écarlate qui parcourt le long de ma jambe dit bien ce qu’elle veut dire, et sait éveiller votre désir.

Elle le saurait, si vous étiez là pour la voir.

Si vous pouviez m’apercevoir, entre les deux rideaux de velours, rouge, rouge évidemment, rouge encore et toujours, comme deux lèvres entrouvertes sur la beauté de mon indifférence. Si vous pouviez associer d’un regard le velours des rideaux, l’éclairage rougeâtre des lampes de bordel, le liseré carmin le long de ma jambe, la roseur de mes joues émues et ma bouche rouge de frustration.

Et de maquillage, aussi.

Mais ça, nul besoin que vous le sachiez. Vous ne devez pas voir que tout est calculé, que je ne suis qu’un paradoxe factice de vierge et de putain conçu spécifiquement pour vos beaux yeux, écartelé entre un naturel ingénu et une sensualité artificieuse.
Que ne ferait-on pas, quand on est amoureuse.

Mais l’attente s’est prolongée. Les rires en fond sonore, qui bruissaient tout à l’heure comme un ruisseau tranquille, se sont éteints sous les applaudissements. Applaudissements qui me surprennent toujours et m’agacent, car ce spectacle est merdique, je l’ai assez vu et entendu pour en être convaincue. Et les applaudissements se cadencent militairement, se règlent sur le même pas, un rappel, deux rappel, trois rappels, une dernière salve imméritée, mais on veut pouvoir penser qu’on en a eu pour son argent, que ça valait le déplacement, et la masse encore hilare s’écoule des diverses sorties, en commentant, en récitant les répliques comiques, et les hommes en passant devant moi me regarderont, pensant en me reluquant m’adresser un hommage muet, pensant en m’admirant que ma beauté leur est destinée, ou, sinon à eux, pour les cyniques, à leur porte-monnaie, et d’aucuns me glisseront un pourboire égrillard.

Et leurs femmes peut-être m’envieront, peut-être me comprendront, celles qui sauront pour qui je me suis ainsi fardée.

New York Movie, de Hopper.
New York Movie, de Hopper.
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